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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/13

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Villèle : « Il nous faut enfourcher cette haridelle et la faire marcher jusqu’à ce qu’elle crève ou qu’elle nous sauve ! » Par une contradiction familière aux partis, cependant ils s’attachaient bientôt à cette charte, aux droits qu’elle consacrait, aux franchises qu’elle créait. Ils s’en servaient pour essayer d’imposer au roi et à son ministère leurs animosités, leurs fausses amnisties qui équivalaient à des proscriptions, leurs exclusions et leurs épurations. Ils affectaient de se montrer à tout propos les plus ardens défenseurs des libertés publiques, des droits de l’opinion qu’ils prétendaient représenter, contre les ministres qui, selon eux, les trahissaient, — et par le fait, sans le vouloir, ils ont été dès cette époque les premiers à inaugurer avec une âpreté jalouse les habitudes parlementaires. C’étaient d’honnêtes gens irrités et inconséquens, des révolutionnaires « en sens contraire, » comme le disait M. de Richelieu, des « Jacobins blancs » qui mettaient toute leur politique à embarrasser le gouvernement par leurs excitations ou par leur opposition.

Ils avaient sans doute pour eux, dans cette œuvre dangereuse, la majorité de la chambre, les passions du jour, la faveur des salons parisiens, l’appui d’un prince qui partageait leur fanatisme et voyait déjà en eux des complices de règne. Ils avaient contre eux la nécessité des choses, l’esprit calme et froid du roi, qu’ils offensaient par les exigences d’un loyalisme tyrannique, la raison des ministres qui avaient à compter avec toutes les difficultés d’un gouvernement nouveau. Ils avaient de plus contre eux les alliés, ces durs, mais clairvoyans protecteurs qui sentaient le danger d’une politique de réaction, qui ne ménageaient ni les représentations ni les conseils, et allaient quelquefois jusqu’à se prononcer avec une singulière vivacité, comme M. de Nesselrode écrivant dans l’intimité à M. Pozzo di Borgo : « Vraiment cette France est inépuisable en élémens de bonheur. Il ne lui faudrait qu’un autre Monsieur. Faites-lui donc comprendre une bonne fois que les puissances ne sont pas là pour soutenir ses sottises et pour le faire monter un jour sur le trône avec un système de réaction aussi insensé. Tout cela fait pitié [1] ! » Bref, cette majorité, « plus royaliste que le roi et plus contre-révolutionnaire que l’Europe, » avait si bien fait qu’en quelques mois elle allait au-devant d’une sorte de coup d’État devenu

  1. Voir la Correspondance diplomatique du comte Pozzo di Borgo et du comte de Nesselrode depuis la restauration des Bourbons. — Cette correspondance intéressante qui contient des lettres de M. Pozzo di Borgo, de M. de Nesselrode, du duc de Richelieu lui-même à l’empereur Alexandre, dévoile l’activité et le caractère de l’intervention de la diplomatie étrangère de cette époque dans les affaires de France. C’est un des plus précieux documens sur cette phase des débuts de la Restauration.