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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 104.djvu/918

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par des employés payés, prouve à quel point on peut se passer non des capitaux, mais des capitalistes. Ceux-ci n’ont plus qu’à détacher leurs coupons, à jouer à la Bourse, où ils cherchent réciproquement à se soutirer leur capital. La lutte d’employeurs et de salariés se complique ainsi de la lutte des capitalistes entre eux. Il y a tendance de plus en plus marquée des grands capitaux à dévorer les petits, à se dépouiller réciproquement, comme on voit les grands magasins absorbera leur profit tous les petits commerces. Ce n’est pas la classe ouvrière seulement, c’est la classe moyenne qui subit une dépression et perd du terrain sous l’évolution économique contemporaine. Le grand capital « se gonfle comme une éponge » par l’absorption des petites et moyennes fortunes.

Mais, disent les docteurs du socialisme, du mal même naîtra le remède, et cela par le libre jeu des forces économiques. Ils n’invoquent pas la morale idéale, la justice abstraite, ils admettent l’état présent comme une phase nécessaire, mais ils considèrent la disparition de la société capitaliste, et l’avènement du collectivisme, comme également nécessaires. Le triomphe du grand capital prépare, d’après eux, celui de la classe ouvrière ; la période de déclin, dans l’évolution du capital, viendra de l’excès même de ses profits.

Dans la mesure où le travail se développe socialement, et devient source de culture et de richesse pour ceux qui ne travaillent pas, s’accroissent la pauvreté et la misère du côté de ceux qui travaillent. La pauvreté, disait déjà Fourier, naît du superflu même de la richesse. Aucune époque de l’histoire ne présente une « prolétarisation des masses semblable à celle des vingt dernières années. » D’une part les rois, les hauts-barons, de l’autre les esclaves de l’industrie « enchaînés au capital, comme Prométhée à son rocher. » Accumulation de richesse à un pôle, accumulation de misère, de tourment, d’ignorance, de dégradation morale à l’autre pôle, c’est-à-dire du côté de la classe qui produit la richesse et le capital. Cette situation deviendra intenable, les ouvriers seront obligés de briser cette malédiction d’une minorité s’attribuant tous les biens de la civilisation et opprimant une majorité famélique ; la classe immense des prolétaires devra faire rendre gorge à quelques capitalistes, les expropriateurs finiront par être expropriés.

Toutes ces espérances d’avenir reposent, comme on le voit, sur l’interprétation que les théoriciens donnent de l’état actuel. Ils considèrent comme une vérité évidente que les riches deviennent toujours plus riches, les pauvres toujours plus pauvres ; que, si la croissance de la richesse est de plus en plus rapide, la