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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 104.djvu/603

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élus chacun à une très forte majorité, mais parmi les peintres et les sculpteurs qu’on leur donnait pour collègues, il ne s’en trouva pas un qui ne justifiât par son talent et par son passé la préférence dont il avait été l’objet. Il était fâcheux seulement que l’office de juges aussi autorisés se réduisît au simple rangement de ces milliers d’œuvres de toutes mains et de toute espèce. Quelque bonne volonté qu’ils y missent, ils ne pouvaient empêcher qu’une promiscuité déshonorante ne s’établît entre les meilleures de ces œuvres et les pires, et que le spectacle offert au public n’eût à la fois le caractère d’une tromperie sur les forces réelles de l’école française et celui d’un outrage à la dignité de l’art lui-même.

Quiconque se rappelle aujourd’hui l’exposition de 1848 entend encore les propos indignés ou railleurs de la foule qui la visitait, et les humilians éclats de rire que provoquaient certaines toiles dont les saltimbanques n’eussent pas voulu pour orner leurs tréteaux. Une pareille épreuve était trop concluante pour qu’on pût songer à la renouveler. Aussi, dès l’année suivante, l’exposition, transportée cette fois aux Tuileries, s’ouvrait-elle dans des conditions plus sagement libérales et avec des garanties mieux appropriées pour l’avenir aux exigences du bon sens. Aux termes d’un arrêté pris par M. Léon Faucher, alors ministre de l’intérieur, il avait été établi « qu’à chaque exposition, un jury serait formé pour statuer sur l’admission des ouvrages présentés, » et que ce jury se composerait de membres nommés à l’élection, non plus par « tous les artistes » quels qu’ils fussent, mais seulement « par les artistes exposans. »

Ainsi l’Académie cessait absolument, en tant que corps, d’exercer, pour l’organisation des Salons, les fonctions dont elle avait eu jusque-là le privilège exclusif. Les membres de la compagnie pouvaient bien être individuellement appelés à faire partie du nouveau jury si les électeurs jugeaient à propos d’inscrire leurs noms sur les bulletins de vote ; mais pour eux, comme pour les autres élus d’ailleurs, il ne devait y avoir là qu’une mission toute temporaire, tout accidentelle, puisque, loin d’engager l’avenir, elle le laissait subordonné aux fluctuations, peut-être aux simples caprices de l’opinion. L’institution d’un tribunal changeant chaque année au gré des justiciables, d’un tribunal sans jurisprudence fixe, sans expérience préalable, sans traditions communes, était une innovation radicalement contraire aux intentions qu’avaient eues les fondateurs de l’Institut en attribuant aux membres qui le composeraient une autorité permanente et décisive dans toutes les questions intéressant les arts, les sciences ou les lettres. Elle avait de plus ce danger, — auquel plus tard on n’a pas échappé, — de susciter certaines candidatures dont le succès serait dû aux petites