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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 104.djvu/550

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une justice nouvelle va entrer dans le monde et abolir la terrible fatalité héréditaire qui veut que chaque génération expie les fautes des précédentes et que Jéhovah frappe le pécheur jusqu’à la quatrième génération. On ne dira plus : « Nos pères ont mangé des raisins verts et nos dents ont été agacées. » Le fils ne mourra plus pour le péché du père, c’est le coupable seul qui mourra : au juste reviendra sa justice et au méchant son iniquité. Et si le méchant revient de sa méchanceté et qu’il pratique le droit, il ne mourra pas, il vivra ; car Jéhovah ne prend pas plaisir à la mort du pécheur, mais à ce qu’il revienne de sa voie et qu’il vive.

Et voici que les voies se préparent par ce même Nabuchodnozor qui a détruit Jérusalem. Tous les ennemis de Juda, tous ceux qui l’ont opprimé ou trahi, ou induit en tentation ou applaudi à sa chute, tombent sous les coups de l’instrument divin, grands et petits : Ammon, Édom, les Philistins, qui ont hurlé de joie quand le sanctuaire était profané, le pays dévasté, le peuple déporté ; Moab, qui s’est écrié : « Où est Jéhovah ? Vous voyez bien qu’il en est de Juda comme des autres peuples ; » Tyr la jalouse, qui s’est écriée : « Elle est brisée, la Porte des nations, et c’est vers moi que l’on se tourne, à présent ; » Tyr la belle, la riche, la savante, la maîtresse de l’Océan, centre du commerce du monde, où affluaient l’or de Tarshish, les chevaux d’Arménie, les pierreries d’Aram, les vins de Damas, les troupeaux d’Arabie, les parfums de Saba, les esclaves de Yavan. Voilà treize ans que Nabuchodnozor l’assiège, et voici qu’elle va descendre dans la mer avec ses marchandises, ses matelots et ses mercenaires, et l’on chantera la complainte : « Qui était pareil à Tyr, à celle qui vient de périr au sein de l’Océan ? » Et voici le tour de l’Egypte traîtresse, de celle qui a perdu Juda par les déceptions de son alliance. « A toi, maintenant, Pharaon, roi d’Egypte, grand crocodile blotti dans ton fleuve ! Mais je mettrai un anneau dans tes mâchoires ; j’attacherai à tes écailles tous les poissons de ton fleuve, je te traînerai au désert, toi et tous les poissons de ton fleuve, et tu resteras échoué sur la plage, et aux bêtes sauvages et aux oiseaux du ciel je te donnerai en pâture. » Et Pharaon, égorgé, descend au Schéol et se console en y retrouvant, en couches superposées de cadavres, Élam, Mesek-Toubal, et Édom et les Sidoniens, et tout au fond du gouffre Assur et ses multitudes, frappés par l’épée pour avoir porté le carnage dans le monde des vivans. Peut-être, au fond du cœur du prophète, montait déjà un hymne de triomphe pour la chute future de l’instrument de toutes ces vengeances, le grand égorgeur chaldéen. Car n’y en avait-il pas, parmi ses victimes, qui valaient mieux que lui ? Les fautes et les folies d’Israël et du monde avaient rendu inévitable le déchaînement du monstre qui les châtiait ; mais