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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 104.djvu/478

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cueillies ont un tel caractère de hardiesse qu’on pouvait croire à quelque exagération. Eh bien ! non, M. de Metternich n’exagérait pas. M. de Talleyrand, dans le récit qull fait lui-même, prouve qu’au moment 011 il acceptait d’être l’agent direct, confidentiel de Napoléon, il suivait une politique toute contraire dans ses entretiens intimes avec l’empereur Alexandre et dans ses conversations avec l’ambassadeur d’Autriche. Il prouve aussi que, si Napoléon avait tort de s’emporter, de céder aux mouvemens d’une colère soupçonneuse, il ne se trompait pas tellement lorsqu’il faisait, en plein cercle des Tuileries, cette scène violente, humiliante, dont M. de Talleyrand se vengeait en disant : « Quel dommage qu’un si grand homme soit si mal élevé ! » Ce qu’il y a de mieux, c’est que l’empereur, bien que désormais fort ébranlé dans sa confiance, ne gardait pas de longues, d’irréconciliables rancunes à son vice-grand-électeur, et que M. de Talleyrand, de son côté, ne laissait pas d’écrire bientôt à Napoléon, en pleine campagne d’Autriche, ces étonnantes paroles : « Votre gloire, sire, fait notre orgueil, mais votre vie fait notre existence… Tout éloigné que je sois de la scène de ses glorieuses entreprises, je n’existe pas moins par tous mes sentimens, par toutes mes pensées, dans le premier rang de vos serviteurs qui ont placé ce qu’ils attendent personnellement déconsidération, de gloire et de bonheur, dans l’accomplissement des grandes vues de Votre Majesté ? » On n’en était encore, il est vrai, qu’en 1809, à la veille de Wagram, et la maison restait assez puissante pour que l’heure ne parût pas venue de la déserter tout à fait !

La souveraine habileté de M. de Talleyrand a été de ne jamais se presser, de savoir toujours attendre et tout ménager, de rester à la disposition des événemens et de s’arranger pour ne pas se confondre avec les gouvernemens qu’il servait, — surtout à l’heure de leur chute. •Il a réussi, puisqu’il est mort après avoir été mêlé à toutes les affaires de son temps, après avoir épuisé les faveurs de la fortune, les honneurs, les dignités, et que, plus d’un demi-siècle après sa disparition, il occupe encore le monde de son nom. Assurément, dans cette longue vie, menée avec tant d’art au milieu des crises les plus compliquées, il y a de singulières lacunes morales, des incidens obscurs, des connivences, des capitulations, et, pour dire le mot, des corruptions que les Mémoires n’expliquent pas, qu’ils peuvent tout au plus déguiser ; mais ce qu’il y a de certain aussi, ce qui fait que ce dernier des grands personnages d’autrefois réveille encore l’intérêt, c’est qu’il a été un des hommes les mieux doués, les plus clairvoyans, un des plus lucides praticiens des grandes affaires de l’Europe, et qu’il y a eu un jour où, représentant d’une nation vaincue, il s’est trouvé être l’arbitre des congrès. C’est ce moment de I8I/1, où, au lendemain de la défaite, M. de Talleyrand a eu le mot de la situation et a mis sa dextérité à servir la fortune de la France, — sans nuire à sa propre fortune.