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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 104.djvu/454

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les mieux entretenus, les chevaux les mieux dressés, et, comme sanction, la meilleure note de l’inspecteur général et le premier rang pour l’avancement, tel semble être le dernier mot de leur ambition. Personne d’ailleurs ne leur en demande davantage. En ce qui concerne la connaissance personnelle de leurs hommes, elle se borne à en savoir les noms (et encore pas toujours), dans une certaine mesure les aptitudes militaires, — on sait dire habituellement s’ils sont bons, médiocres ou mauvais soldats, — quelquefois leurs professions antérieures, pour satisfaire certains inspecteurs généraux qui l’exigent, et puis c’est généralement tout.

Quant à leur caractère, à leur individualité morale, à leurs origines, au milieu où ils se sont formés, à tant d’élémens dont la connaissance peut donner la clef de ces natures si peu pénétrables, et dont la mise en œuvre peut faciliter si largement leur développement, c’est le dernier des soucis. On a tiré de l’écorce tout ce qui pouvait s’adapter au métier ; quant à la sève capable de donner la vie au mécanisme ainsi agencé, on n’a pas été jusqu’à elle. On a soigneusement étudié l’outil : le canon, le fusil, le cheval ; et le moins possible l’ouvrier, par qui seul pourtant vaudra l’outil. Cela est si vrai que dans la cavalerie, par exemple, il est extrêmement bien porté de connaître beaucoup mieux ses chevaux que ses hommes ; nous pourrions citer nominativement nombre de jeunes officiers qui se piquent (et en cela il faut grandement les louer) de connaître à fond les trente-cinq chevaux dont ils ont la direction, les moindres particularités de leur nature, de leur tempérament, de leurs origines, de leur caractère, mais semblent tout fiers d’ajouter ensuite : « Quant à mes hommes, je ne puis pas retenir leurs noms, c’est un genre de mémoire qui me manque. » Et, s’il ne s’agissait que des noms ! Mais, allez leur demander de vous donner sur ces hommes, sans même les nommer, à la vue, le dixième des renseignemens qu’ils vous ont donnés sur leurs montures, et vous verrez ce que vous en tirerez, à moins qu’ils ne concluent par un : « Du reste, ce sont des brutes, » qui coupe court à tout. Et, ce qu’il faut proclamer, c’est que cette ignorance ne résulte pas, comme ils affectent de le dire et voudraient le faire croire, d’une structure spéciale de leurs cerveaux favorable aux notions et aux images hippiques et rebelle aux notions et aux images humaines, mais bien de ce que tous leurs regards, toutes leurs observations, tous leurs soins, tout leur intérêt en un mot, sont pour les uns et non pour les autres. Loin de nous la pensée de les détourner d’une étude si consciencieuse et si approfondie de leur outil professionnel, mais, pour Dieu, qu’ils songent d’abord que, s’ils n’ont avant tout formé le moral de l’ouvrier et conquis son cœur, ils auront peut-être bien grand’peine à main-