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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/914

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esprit. Il en eut la pensée, cependant, assure-t-on ; il ne sut ou il ne put s’y résoudre. Il doit le regretter. Il a préféré, sans autre ambition peut-être, consacrer la fin de sa vie à consolider l’édifice sorti de ses mains. Mais l’inconstante fortune lui a infligé l’obligation de se démettre et de subir l’abandon, nous ne dirons pas outrageant, de la presse qui lui avait si servilement obéi. C’est que, avec l’empire réédifié, commence ce qu’on nous permettra d’appeler sa seconde manière, la période de son ministère durant laquelle son génie s’est égaré. A l’intérieur, il soulève le Kulturkampf, dont il n’est pas sorti à son avantage. Il pose les plus redoutables problèmes économiques en se faisant l’initiateur du socialisme d’état, devenu un sujet de vives inquiétudes pour les uns, d’aveugles aspirations pour les autres. Il n’a, en réalité, résolu aucune question ; il a laissé le pays livré à une agitation dont le nouveau souverain a dû se préoccuper. A l’extérieur, il n’a pas ménagé la France ; il l’a menacée avec la pensée de la maintenir dans un état de constante infériorité. Il n’a pas prévu, cette fois, que la Russie, alarmée à son tour, ne lui laisserait plus les mains libres. S’en étant convaincu, il s’en irrita. L’ami des temps heureux, si dévoué, si constant, lui devint suspect. Il s’en éloigna pour courir à d’autres amitiés. Il fut ainsi amené à desservir la Russie, à combler l’Autriche de ses faveurs. Il s’y employa passionnément au congrès de Berlin. Mais, dès ce moment, l’Allemagne n’avait pas seulement à monter la garde sur sa frontière de l’ouest, il lui fallait aussi compter avec le puissant empire du nord. Au lieu d’un adversaire, elle en avait deux. Et nous avons vu le chancelier rechercher des appuis, s’appliquer ardemment à isoler la France, s’unir à l’Autriche, puis à l’Italie, organiser enfin, de toutes pièces, la triple alliance. Combinaison malheureuse pour les générations présentes, fertile en périls pour les générations futures. Il a ainsi plus profondément creusé l’abîme qui sépare l’empire germanique des deux puissances rivales ; il a semé la haine, pour lui emprunter un mot dont il a fait un si regrettable usage, entre l’Autriche et la Russie, entre la France et l’Italie. Qu’en récoltera l’Allemagne ? L’avenir le dira ; mais l’avenir n’est pas moins sombre et chargé de menaces pour elle que pour ses voisins. Voilà l’œuvre dernière de M. de Bismarck.

Qu’elle serait immense et radieuse, la gloire du prince qui entreprendrait d’épargner à l’Europe les malheurs auxquels elle est exposée ! L’homme de fer a déposé le fardeau qu’il a porté trop longtemps pour lui-même comme pour ses contemporains. Ne surgira-t-il pas un homme nouveau, un génie, celui de la paix, d’une paix véritable, qui rendrait le repos et la sécurité aux nations ?