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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/830

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amour nouveau, plus violent. Lui, si austère, si rude, dur aux autres et à lui-même, devenait auprès d’elle tendre et prodigue. Tous les chroniqueurs insistent sur les richesses dont il la comblait. Il ne savait assez l’accabler de dons sans cesse renouvelés. Bijoux précieux, pièces d’orfèvrerie, chefs-d’œuvre des joailliers de Byzance ou des plus renommés orfèvres d’Alep et de Damas, pièces de soie ou tapis de Perse à grand ramage, meubles et vaisselle d’argent, reliques très insignes enfermées dans des coffres très précieux, palais et villas sur le Bosphore, fermes en Asie, domaines de la côte de Thrace, chars d’apparat faits d’or, d’ivoire et de bois précieux, chevaux d’Arabie ou de Hongrie, eunuques de toute rareté, acquis à grands frais aux quatre coins du monde, rien n’était trop coûteux, rien n’était trop beau pour être offert par lui à sa Basilissa bien-aimée.

Peut-être y a-t-il lieu ici de conclure moins à la passion prodigue de Nicéphore qu’à l’avidité de Théophano, qui entendait prendre sa large part dans le butin de l’empire.

Ce n’était point pour faire de Nicéphore un Brutus galant et un Caton dameret que les ordres de l’empire s’étaient accordés à lui décerner le pouvoir et que le patriarche Polyeucte avait toléré son mariage. C’était bon pour des empereurs légitimes, comme Constantin VII ou Romain II, de faire les rois fainéans : Nicéphore était tenu d’être avant tout un imperator, un chef des légions. Ses goûts et son tempérament l’y poussaient : nous le voyons presque aussitôt s’éloigner du gynécée et du palais, endosser l’armure comme au temps où il n’était qu’un simple officier, traverser avec ses soldats les déserts de sables, les pays de soif, les âpres défilés du Taurus et du Liban, conquérir la Mésopotamie et la Syrie, tandis que sa politique met aux prises, sur le Danube, les Bulgares et les Russes, et que ses lieutenans guerroient en Italie contre les vassaux révoltés et les envahisseurs tudesques.

Théophano se lassa-t-elle d’un époux qui n’était presque jamais auprès d’elle ? Les victoires de Nicéphore ne purent-elles dissimuler les rides qui avec elles se multipliaient sur son front ? Jugea-t-elle un peu sots les scrupules religieux qui le reprenaient de temps à autre, quand il recommençait à s’abstenir de viande, à jeûner et à coucher dans le cilice de l’oncle Maléinos ? Trouvait-elle qu’il était aussi par trop un soldat, par trop dénué d’esprit, d’élégance, sentant par trop le harnais, trop rude de manières et trop brutal (un écrivain arabe assure qu’il la battait) ? Craignit-elle que Nicéphore ne voulût dépouiller de la pourpre ses deux pupilles, et l’affection maternelle la fit-t-elle passer sur toute autre considération ? Ou bien une nouvelle passion pour un héros plus jeune de dix ans lui fit-elle oublier cette première inclination, dans laquelle étaient entrées tant de