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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/818

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l’antagonisme soit aussi grand qu’on veut parfois l’imaginer. A la façon dont certains chrétiens parlent de l’esprit juif et du judaïsme, on dirait que la Bible et l’Évangile n’ont rien de commun. On semble ne plus se souvenir que tous deux ont au fond même Dieu, même décalogue, même morale. Le juif et le chrétien seraient également fidèles, l’un à l’Évangile, l’autre à la Thora, qu’entre eux il y aurait moins de contrastes que de ressemblances. S’il n’y avait, dans nos sociétés modernes, d’autre changement que la substitution, à une civilisation purement chrétienne, d’une civilisation juive ou judéo-chrétienne, l’idée de Dieu, l’idée morale et religieuse continuerait à planer sur nos sociétés. Est-ce la peine de montrer qu’à cela ne se borne pas la transformation en train de s’accomplir dans notre monde occidental ? qu’il y a autre chose dans l’évolution de la pensée et de la société modernes qu’un retour de l’Europe vers Jérusalem ? Bien aveugle qui n’y verrait que la tardive revanche de la synagogue sur l’église, et la défaite de la croix par le chandelier à sept branches !

Ne parlons donc pas de « la judaïsation » des sociétés chrétiennes. Si les chrétiens étaient demeurés plus chrétiens, le juif aurait peu de prise sur le chrétien. Ce que vous appelez « la judaïsation » de nos sociétés modernes, chrétiens et israélites pourraient également l’appeler, — passez-moi le barbarisme, — la paganisation de nos sociétés. « Aryens et sémites, » chrétiens déchristianisés et juifs déjudaïsés, en reviennent, pratiquement, à une sorte de paganisme inconscient. Telle est la vérité : Sem et Japhet, poussés par le même vent, glissent côte à côte sur la même pente. Nos lourdes races occidentales, que l’Évangile avait péniblement arrachées au culte de la matière et de la force, sont en train de retomber dans leur antique naturalisme, dépouillé, cette fois, de la parure mythique qui le couvrait d’un voile de poésie. Et Israël lui-même, choisi pour conserver la notion du Dieu vivant, Israël que, aux anciens jours, ses prophètes avaient déjà tant de peine à disputer aux autels de Moloch ou de Baal, Israël, énervé par la fortune et las d’attendre le Messie de justice, semble, comme Salomon vieillissant, oublier l’alliance avec l’Eternel pour offrir des parfums sur les hauts lieux aux idoles étrangères, à Kamosch et à Astarté.

Y a-t-il dans le déclin de l’idée chrétienne une revanche d’un culte sur un autre et d’un passé lointain sur le passé d’hier, c’est celle du vieux paganisme, du paganisme immortel, diraient nos néo-païens, prêt à triompher également de la Thora et de l’Évangile, de Jéhovah et de Jésus. Ce qui est en conflit avec l’esprit chrétien, c’est moins encore la science nouvelle et l’esprit