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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/787

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que s’il y a plus de cœur et de sentiment dans la loi nouvelle, il y a plus de raison chez l’ancienne. Dans l’ancienne, en tout cas, l’au-delà tient moins de place. C’est peut-être, au point de vue moral, la grande différence entre elles. L’une regarde plus vers le ciel, l’autre tourne davantage les yeux vers la terre. Le judaïsme a moins de penchant au mysticisme et moins de goût pour l’ascétisme ; il n’a jamais eu la folie de la croix et du renoncement. Sa foi a un caractère éminemment pratique. C’est là sa supériorité à la fois et son infériorité. Sa morale, son culte, son rituel même, ont pour objet la vie terrestre. Il y a, chez lui, une sorte de positivisme inconscient. Ses observances ne semblent, le plus souvent, que des pratiques hygiéniques, ou se laissent aisément ramener à des règles d’hygiène. — « Faites circoncire vos fils ; ils vous en sauront gré, assurait un médecin israélite qui ne croyait qu’à la science ; et voulez-vous éviter la tuberculose et les maladies parasitaires, ne mangez que de la viande kacher. »

On a beaucoup discuté pour savoir si les anciens Hébreux croyaient à la persistance de la personnalité humaine au-delà des ténèbres du Schéol. Que les cohanim sadducéens fussent, ou non, les représentans de la tradition, l’immortalité de l’âme est déjà, dans le Talmud, un des dogmes de la synagogue. N’importe, la Thora, comparée à l’Évangile, n’en semble pas moins plus préoccupée de la vie présente que de la vie future. A l’inverse de la loi nouvelle, la loi mosaïque nous paraît orientée vers la terre et les jours mortels. Les mystérieuses demeures des élus tiennent moins de place dans les promesses du prophète que dans celles de l’apôtre. L’un fait plus que l’autre songer à ce que l’œil n’a point vu, à ce que l’oreille n’a pas entendu. Le Talmud a beau lui dire que ce monde n’est qu’une hôtellerie au bord de la route, le monde, pour le juif, semble quelque chose de plus réel ou de plus durable que pour le chrétien ; ce n’est pas seulement une figure qui passe. Sa religion ne l’oblige pas autant à faire fi des joies et des biens terrestres ; elle ne se gêne point pour les lui promettre, comme une récompense. Elle est demeurée une religion faite pour la vie et pour les combats de la vie. Par là, elle n’est point étrangère aux succès du juif dans les luttes de ce monde. Israël doit à sa loi une bonne part de sa force : les biens qu’elle lui a promis, elle les lui a donnés.

Ce n’est point là ce qui, dans le judaïsme, choque le politique ou le philosophe. Tout au contraire, l’utilitarisme moderne lui en saurait gré ; il lui donnerait volontiers la préférence sur ses deux grands rejetons, le christianisme et l’islam. Et, pourtant, c’est cette morale israélite que nous osons incriminer. Comment cela ? Il semble blasphématoire d’entendre des chrétiens taxer d’immoralité la religion