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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/716

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légitime et de bienfaisant. Tout l’intérêt de son drame est dans l’opposition de 1789 et de 1793, de la révolution libérale, émancipatrice, et des sinistres démagogues qui l’ont souillée de leurs crimes, des drapeaux de Fleurus et des effroyables tueries de la Terreur. M. Sardou a-t-il réussi dans la conception et dans l’exécution de son drame ? C’est l’affaire de la critique littéraire de le dire. Il a eu évidemment, dans tous les cas, la sincérité de la pensée, comme il a eu le droit de l’exprimer, même au Théâtre-Français, et c’est une plaisanterie d’imaginer une différence de fantaisie entre les scènes subventionnées et celles qui ne le sont pas. La liberté est la même sur toutes les scènes, — à moins qu’il n’y ait désormais une orthodoxie à laquelle doivent se conformer les « comédiens ordinaires de la république. »

Est-ce que l’auteur et le théâtre d’ailleurs ont abusé de leur liberté et essayé de se dérober aux garanties de révision préalable, imposées par l’État ? Est-ce qu’ils ont agi par surprise ou par subterfuge ? Pardon ! Ils ont scrupuleusement rempli leurs devoirs envers la censure, souveraine protectrice des bonnes mœurs et de la sûreté de l’État ! Thermidor a été vu, revu, examiné par tous les comités possibles. Il a été soumis à M. le directeur des beaux-arts, qui est un bon républicain ; il a été lu par M. le ministre de l’instruction publique, qui représente la fleur du radicalisme dans le gouvernement. Des ministres, des députés républicains, le préfet de police, ont vu la répétition générale. Ce malheureux Thermidor a subi toutes les épreuves et obtenu tous les vetos. Si l’autorisation de la censure a une valeur, elle devrait apparemment rester jusqu’au bout une garantie pour l’auteur ; si elle ne suffit pas à protéger une œuvre contre les accusations vulgaires et les interdictions administratives, à quoi est-elle bonne ? Elle n’est plus qu’une vexation ou une précaution inutile. C’est une première moralité de l’incident ; — mais ici, dit-on, s’élève une autre question plus délicate que la censure n’avait pas à prévoir, la question d’ordre public ! Thermidor a soulevé des protestations, des manifestations bruyantes ! Des désordres se sont produits dans la salle du Théâtre-Français, jusque dans la rue ; ils pouvaient se renouveler et s’aggraver ! Les rapports de police étaient effrayans ! Il est au moins singulier, on en conviendra, que l’administration, qui la veille encore n’avait vu aucun danger dans Thermidor, ait eu besoin d’être avertie par ce qu’on veut bien appeler l’opinion publique du lendemain. Quelle opinion publique ? Comment s’est-elle donc manifestée ? Qui l’a représentée ? Le fait est constaté et avéré aujourd’hui. C’est une poignée d’énergumènes conduits par un ancien membre de la commune, perdus dans la masse du public, qui ont vu dans l’œuvre de M. Sardou une atteinte à la majesté des « grands ancêtres » de 1793, à l’inviolabilité des souvenirs du tribunal révolutionnaire et de la Terreur ! Ils n’ont pas caché leur volonté d’imposer à tout prix, fut-ce par la violence, au public, au gouvernement lui-même,