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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/693

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elle s’efforce de lui faire sentir les inconvéniens prochains de cette union disproportionnée :

Je sais ce que vous allez me dire… Vous allez me parler de la Révolution. Mon Dieu ! certainement, il y a eu la Révolution… Mais si la Révolution nous a enlevé nos privilèges, et même nos têtes, elle n’a pu nous enlever le privilège de ce que vous appelez, je crois, l’atavisme,.. c’est-à-dire, en vieux français, la qualité d’un sang qui s’est distillé et raffiné dans les veines de génération en génération pendant cinq ou six cents ans… C’est ce sang-là, mon cher maître, qui se révolte malgré nous quand on le mélange avec du sang plus jeune,.. plus pur peut-être,.. mon Dieu ! je ne dis pas le contraire,.. mais qui, enfin, n’est pas de la même essence, ni du même azur… N’oubliez pas, monsieur Fabrice, — et ici je vous parle plus que jamais en véritable amie, — n’oubliez pas, en effet, que, dans nos longues successions et sélections de famille, ce n’est pas seulement le sang qui se raffine,.. c’est aussi l’éducation, le goût, le tact, le savoir-vivre,.. tous les sens et toutes les facultés… De là cette distinction supérieure qui vous enchante chez Mlle de Sardonne et qui sera pour vous à la fois un grand charme et un grand danger… Car une nature si perfectionnée et si exquise sera froissée d’un rien, révoltée d’une nuance… Il faudra faire bien attention !… »

On ne saurait ni mieux faire parler son personnage, ni faire aussi pins galamment la leçon à tous ceux qui n’ont pas compris ou qui ont affecté de ne pas comprendre les raisons qu’un romancier peut avoir de préférer une sorte de héros à une autre. Les raisons que Feuillet a eues de ne mettre que comtes et marquises en scène sont analogues, presque identiques, à celles qu’a eues jadis Racine, par exemple, de n’y mettre que des rois ou des impératrices, des sultanes et des princes, des Agrippine et des Néron, des Mithridate et des Roxane ; et, au seul point de vue de l’art, on peut montrer qu’il en a tiré les mêmes avantages.

En effet, tout ce qui est décor, costume, ou détail de la vie matérielle, la qualité des personnages permet de le reléguer au second plan, quand encore elle n’autorise pas à le supprimer tout à fait. Par exemple, si les gens de qualité ne méprisent point l’argent, il n’est pas de bon ton parmi eux d’en parler. Ils ne nous demandent pas, comme les Grandet ou les Nucingen, de nous intéresser aux efforts qu’ils font pour se procurer les moyens de soutenu- leur rang, ou d’arrondir leur fortune ; et, par suite, cette chasse au million ou à la pièce de cent sous qui tient tant de place dans le roman de Balzac, dans le Père Goriot ou dans la Cousine