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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/683

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Vous enfermez toute la vie d’une femme dans un épisode indifférent de la vôtre, et voilà le mariage ! .. Eh bien ! monsieur, tenez, le conseil que vous me demandez, je vais vous le donner avec une franchise qui vous déplaira peut-être… Eh bien ! ne vous mariez pas ! Vous avez, je le crois sincèrement, beaucoup de loyauté et même de bonté… Vous seriez un bon mari… à votre compte… mais pas au nôtre… Je vous le prédis, vous seriez, comme tant d’autres, malheureux, jaloux à bon droit, trompé peut-être, parce qu’il vous manque, comme aux autres, l’intelligence sérieuse, élevée, morale… et, laissez-moi vous le dire, la pensée religieuse de ce que vous faites, de l’acte où vous vous engagez, parce que vous formez trop légèrement ces liens que vous voulez si solides, et qui ne tiennent à rien quand ils ne tiennent pas au ciel, parce que vous manquez de foi, comprenez-moi bien : de loi en vous-mêmes, en nous et en Dieu.

On le voit, je pense, assez clairement, c’est ici toute l’Histoire de Sibylle : seulement, tandis que les Suzanne et les Hélène des Scènes et Proverbes semblent badiner encore, puisqu’enfin elles cèdent, et que leurs discours n’ont pas la vertu de les persuader elles-mêmes, ce qu’elles disent presque en riant, Sibylle de Férias, elle, l’a pris au sérieux. Laissons de côté, pour un moment, la question religieuse ; n’appelons pas, avec Sainte-Beuve, saint Paul en témoignage ; ne cherchons pas « si la femme fidèle justifie le mari infidèle : » voilà de la théologie, et même de la mauvaise. Mais ce que craint Sibylle de Férias, en épousant un homme qui ne partage point ses convictions ou ses croyances, chrétiennes ou autres, quelles qu’elles soient, c’est qu’il ne se glisse tôt ou tard entre eux, jusque dans l’amour même, un principe secret de mésintelligence et de division. Libre penseuse ou athée, tout ce qu’elle dit, elle pourrait le dire encore, et tout ce qu’elle exige, elle pourrait encore l’exiger : une foi commune pour fonder la vie commune ; l’union des esprits, avant celle des cœurs, pour n’être pas dupe de l’attrait ou de l’illusion des sens ; l’égalité dans le mariage ; et, de la part de l’homme, le même esprit de sacrifice ou d’abnégation qu’il impose lui-même à la femme. Je n’en veux pour garant que le discours de Mme de Vergnes, l’une des grand’mères de Sibylle, à son vieux beau de mari, qui lui a durement reproché de n’avoir pas « deux idées dans le cerveau. »

Toute jeune fille qui se marie, et qui a un brave cœur, est prête, comme je l’étais, à se faire l’élève soumise, heureuse, passionnée de son époux… Une femme apprend tout de celui qu’elle aime, et n’apprend rien que de lui… C’est vous qui nous tirez du néant ou qui nous y laissez… Vous m’y avez laissée ! .. Vous n’avez pas voulu