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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/664

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que le filet ramène et dans lesquels, parmi des amas d’algues embrouillées, on voit grouiller des pinces, luire des écailles, frétiller et se tordre des corps mous. De même, chacune de ces ciselures est d’une complication infinie : ces dieux ont six bras, ces plantes traînent de tous côtés en lames et en feuilles, ces fleurs s’enroulent et se confondent. Bref, rien n’est simple, tout est multiple, touffu, et cette complexité, faute de lignes directrices, reste irrégulière. — Le nombre, le nombre accumulé, sans ordre et sans mesure, voilà le trait que l’on retrouve à chaque instant ici, dans ce débordement de dieux qui sortent de leurs temples et viennent peupler les rues de leur multitude, dans cette fourmilière d’hommes de toutes couleurs et de toutes castes qui bruit le matin aux bords du Gange, dans ce flot humain qui ondoyait tout à l’heure autour des lingams et des images de Siva, dans ce pêle-mêle de chapelles, d’autels, de puits sacrés, de statues d’animaux, qui ne forment pas des figures simples et géométriques, comme dans cette antique Egypte où des allées de sphinx, terminées par des pylônes pyramidaux, débouchent dans des cours rectangulaires, mais s’éparpillent au hasard parmi les ruelles tortueuses, au milieu des boutiques et des maisons. On le retrouve, ce trait, dans ces architectures étranges où la pierre sort de la pierre comme la feuille de la feuille, où les torses, les têtes, les bras, les jambes des dieux innombrables, les corps des quadrupèdes et des serpens foisonnent, s’écrasent, montent en une pyramide confuse de formes vivantes. Spontanément, par l’effet d’une forme spéciale de leur esprit, les choses leur apparaissent comme infiniment complexes. Tandis que le Grec était surtout sensible au juste et à l’ordonné, ils aperçoivent d’abord le nombreux et le divers. Cette nature qui les environne ne leur semble pas un tout harmonieux et limité, mais bien plutôt une végétation immense, aux rameaux grandis-sans, un inextricable réseau de frondaisons folles et toujours vivantes. Pour comprendre leur point de vue, il faut l’opposer à celui de nos déistes. Ces gens de l’Inde n’ont jamais placé à l’origine des choses un architecte intelligent et moral qui, construisant l’univers avec la règle et le compas, fait l’homme à son image, souverain, par la conscience et la raison, de la création qui, régulièrement, s’étage au-dessous de lui par classes, par espèces, par genres. Ils ne se sentent pas séparés de la création, mais frères de tous les vivans, plongés dans la nature, nés d’elle et pourtant opprimés, étreints par sa grandeur et sa multiplicité. Ils ne reporteront pas à six mille ans le commencement des choses. Regardez ces poèmes gigantesques, ces énumérations sans fin, ces entasse-mens prodigieux de chiffres, ces myriades de millions de siècles, ces métaphores insensées, prolongées au-delà de toute attention,