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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/661

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Un brahme préside aux crémations, niché dans le trou rectangulaire et sombre qui s’ouvre au sommet d’une petite tour carrée, impassible, les tempes serrées d’un bonnet, la maigreur du corps saillante sous son pagne jaune. Au pied de la tour, des piles de bois, et çà et là, comme jetées au hasard, sanglées dans un voile violet ou rose, serrées entre quatre bambous verts, s’allongent des formes rigides. Deux bûchers flambent. L’un des cadavres est encore intact, troussé comme pour la broche, les jambes repliées par des cordes, les cuisses et les genoux noirs soulevant les fagots. Un autre bûcher finit de brûler ; de petites flammes roses tremblent encore sur le bois qui s’écroule, blanchi par le feu. Tout d’un coup, l’horrible tête calcinée saillit, couverte d’écaillés noires. Et l’on jette le tas sinistre au Gange, qui, sans hâte, l’emporte dans son flot paisible. Une tache brune s’élargit, puis s’efface dans le miroitement de l’eau lourde. Tout autour, un papillotement vague de couleurs dans une brume de lumière, un bruissement confus, et le vol splendide des oiseaux piailleurs.

Tous les jours, cette scène se renouvelle. Une musique bruyante, des gongs joyeux retentissent quand on brûle un vieillard. Si le mort est très jeune, la famille s’afflige, et l’on mène un deuil au tour du bûcher.

Entre les palais qui couronnent les ghats, les escaliers, larges sur la rive, montent en se faisant étroits et s’enfoncent sous des portes sombres. Sur les degrés, des femmes sculpturales dans leurs draperies bleues, très droites, soutiennent noblement de leurs bras levés des urnes pleines de l’eau du fleuve, des vases de cuivre pesans qu’elles portent sur la tête. D’autres soulèvent des corbeilles chargées de fleurs blanches et les déposent au pied des vaches tranquilles.

Je pénètre dans les ruelles qui montent, pleines de lumière blanche, le pavé découpé d’ombres vives. Sur les murailles, des éléphans bleus détalent, chargés de dieux. A tous les coins de maison, des autels, de petits temples où les fleurs du culte s’entassent devant les images grotesques ; des bornes où traînent des poussahs dont le ventre ballonne. Par les fenêtres, on entrevoit quelque chose de la vie intérieure, et ce sont toujours les mêmes salles basses et carrées, soutenues par une rangée de colonnettes ; des cours sombres, des murailles sculptées. Autour de nous, les images des monstres et les chapelles se multiplient, se serrent, s’entassent, et c’est une débauche, un regorgement de figures sacrées, de chasses, d’autels dans la ruelle tortueuse. Les yeux blancs des dieux luisent dans l’ombre, leurs bras multiples se contournent, leurs bouches grimacent hideusement. C’est Mahakal ou le Grand Destin, le dieu Bhairouath, gendarme suprême qui