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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/656

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la peine de remuer et que lui-même n’existait pas : il s’assoit sur ses talons et il rêve.

A quoi rêve-t-il ? A Brahma. La connaissance de Brahma, voilà l’affranchissement. Le Brahma, qui est nous-mêmes et qui se voit divers et muable par cela même qu’il se reconnaît comme Brahma, se détourne du miroir magique de Maya. Répétons donc : « Je suis Brahma, » « car celui qui sait qu’il est Brahma ne fait qu’un avec Celui qui est un. » Par-delà le voile brumeux des apparences, efforçons-nous d’apercevoir Celui qui est : aussitôt, toutes les barrières de notre être borné tombant, nous redeviendrons l’Éternel et l’Infini, nous rentrerons pour toujours dans le sein dont nous sommes sortis. Chose étrange, pour la première et peut-être pour la dernière fois, voici que l’humanité attache le salut non aux actes, non à la foi, non au sentiment, non au rite, mais à la connaissance. « Ceux dont la conduite est bonne, qui lisent les Védas et accomplissent les sacrifices, ils s’élèvent après la mort jusqu’au séjour des devas, mais le fruit de leurs bonnes œuvres consommé, ils reviennent en ce monde, car ils ne savent pas. Ils renaissent en des formes nouvelles, ils veulent, ils peuvent, ils sentent, ils vivent de nouveau. Là est la pire misère, celle qu’ils ne pourront fuir qu’en s’absorbant dans l’inconscience et l’inertie de l’Être pur. Celui qui voit une différence entre Brahma et le monde va du changement au changement, de la mort à la mort. » C’est-à-dire qu’il renaît toujours. Pour entrer à jamais dans le calme, retenons notre respiration, fixons notre attention, tuons nos sens, ne parlons plus. Pressons notre palais du bout de la langue, respirons lentement, regardons fixement un point de l’espace, et la pensée s’arrêtera, la conscience s’abolira, notre moi s’évanouira. « Nous cesserons de sentir le plaisir et la peine, puis nous arriverons à l’immobilité et à la solitude. » Notre être se reconnaissant comme l’Etre, il n’y a plus pour lui de temps, d’espace, de nombre, de limite, de qualité. « Comme une araignée qui s’élève au moyen de son propre fil, gagne l’espace libre, ainsi celui qui médite s’élève au moyen de la syllabe AUM et gagne l’indépendance. » — « Cela qui est sans pensée, bien que situé au cœur de toute pensée [1], cela qui est caché, mais situé au fond de tout, que l’homme y plonge son esprit, et son être vivant sortira libre de ses liens. » La pensée et la volonté abolies, toute la fantasmagorie de Maya disparaît : « Nous devenons semblables à un feu sans fumée, à un voyageur qui, ayant quitté le chariot qui l’emportait, en regarde tourner les roues. » — « Le chagrin ne peut plus vivre en nous ; celui qui connaît Brahma est

  1. Cf. Spinoza.