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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/652

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soleil qui surgit à l’Orient. Quand une émotion la pénètre, elle ne fait que la traverser. Elle n’y habite pas ; elle ne s’y développe pas lentement en passion intérieure et concentrée. Tout de suite elle se projette au dehors, et l’homme prête au monde extérieur ses sentimens toujours muables et passagers. S’il est joyeux, c’est de l’allégresse d’Agni qui pétille entre les sarmens ; s’il est craintif, c’est de la timidité des Aurores qui se dévoilent derrière les nuages comme des jeunes filles rougissantes. Bref, au lieu de se concentrer en une substance, en un moi qui veut, qui agit, qui saigne, qui crie, le poète védique s’éparpille dans l’univers ; il se répand dans les choses, son âme s’emplit des formes, des sons, des couleurs de la nature, et la nature s’anime de ses pensées et de ses désirs.

Il les adore, ces forces vivantes et divines de la nature, mais son polythéisme est d’espèce particulière. Indra, Varuna, Agni, Surya, sont des âmes, des âmes élémentaires, non pas raidies et enfermées dans un petit nombre d’attributs fixes, non pas conçues comme des personnes distinctes et invariables, mais changeantes, ondoyantes, capables de se transformer les unes dans les autres. Cette aurore est aussi le Soleil, le Soleil est aussi le Feu, le Feu est aussi l’Éclair, l’Éclair est tempête et la tempête est pluie. Varuna devient Agni, Agni devient Surya. Tous s’unissent, se mêlent, se pénètrent. Rien de permanent, ni dans la personne humaine qui ne s’aperçoit pas comme une personne, ni dans le monde extérieur qui n’est que changement. Il n’y a plus dans l’Univers qu’un tourbillon de formes et de pensées éphémères, un ruissellement sans trêve. En germe dans les Védas, cette conception végète, devient et s’épanouit dans les vieux poèmes philosophiques des brahmes. Quand on les lit, on découvre avec stupeur que la plus enracinée de nos notions européennes, celle du moi-substance, n’existe pas pour eux. Pour comprendre leur état d’esprit, il faut nous reporter à certaines minutes très rares et très fugaces de notre vie. Chacun de nous connaît ces momens de rêve et de déraison maladive où notre moi semble se dissoudre. Nous prononçons alors notre propre nom qui ne paraît plus qu’un son vidé de tout sens, ne désignant personne, et nous nous demandons avec angoisse : — « Est-ce que je suis ? » — Que signifie-t-il, ce je ? — Cette étrange sensation, si rapide chez nous, est ordinaire chez eux. Ils n’aperçoivent leur personne que comme un lieu où se croisent des visions ; ils ne sentent rien qui subsiste en eux. Autour d’eux, tout passe, et la doctrine de l’écoulement universel devient systématique : — « Notre corps vient de la nourriture, c’est-à-dire de la terre, attire à lui les élémens extérieurs, » les rejette, en attire de nouveaux, grandit, subsiste ainsi, et sa vie n’est faite que de changemens. Si leurs énumérations