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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/642

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d’argent : petites salles blanches, fraîches, très basses ; pas de meubles. Les murs de pierre, ornés de fleurs peintes et de ciselures, sont creusés de niches carrées où veillent des dieux rouges, des quadrupèdes à visages d’hommes, le monstrueux Ganesh, patron du commerce, aussi bien que de la littérature. Au-dessus des dieux, des diplômes anglais, des diplômes d’expositions, pareils à ceux qu’on rencontre dans le premier magasin venu de Paris.

Au fond de la dernière salle, des portes cadenassées, qu’un jeune garçon ouvre en notre honneur, abritent les richesses de la maison, fantastiques étoffes tissées de métal précieux, dentelles aranéennes : soies merveilleuses des Mille et une nuits, couleur du soleil, couleur de la lune, et qu’on déploie avec précautions devant nous. Au milieu de la chambre, sur de grands coussins, trône le maître de la maison, molle figure nonchalante. Accroupi dans les soies qui le couvrent, il prend sa leçon de musique et, de sa longue cithare, montent des ritournelles orientales, compliquées, dissonantes, tristes, éternellement les mêmes.

Parterre, dans un coin, un scribe vêtu d’un vaste manteau vert est courbé sur des livres chargés de cabalistiques écritures. Vieux visage rasé, lèvres minces et serrées, nez d’aigle portant besicles, physionomie intelligente et austère de vieux maître d’école alsacien. Il me montre le fil sacré qui prouve qu’il est brahmane : j’ai déjà rencontré chez les gens de sa caste des figures singulièrement européennes. Tout à l’heure, au bord du Gange, un jeune homme avait les traits vieillots, fins et fatigués d’un étudiant parisien. Étrange puissance du type que les milliers d’années sont impuissans à détruire et qu’on retrouve le même dans un buste romain, dans un flâneur de boulevard à Paris, dans un brahme de Bénarès.

Tandis que le babou dévide encore sa gamme sempiternelle et plaintive, ce vieux scribe qui semble très savant me démontre la parenté de l’anglais et du sanscrit. Il rapproche le mot pitar du mot father, bratar de brother, duhitar de daughter, vieilles comparaisons qui traînent aujourd’hui dans toutes nos grammaires, mais qui sont assez saisissantes ici, dans la bouche de cet adorateur de Siva, qui nous ressemble.

Ensuite nous allons chez des danseuses. C’est au cœur de la ville, dans la rue la plus populeuse, au milieu du bazar. Ce ruissellement continu de la foule bigarrée, ces figures de toutes couleurs, ce pêle-mêle de nudités et de vêtemens flottans étonnent toujours. Au milieu de la rue, le fleuve humain coule sans trêve ; sur les trottoirs, des files d’hommes assis cisèlent des cuivres, frappent des bronzes, des marchands sont penchés sur leurs livres,