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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/641

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mystérieuses, et l’esprit se reportait aux temps obscurs où dans cette ville inconnue de notre Europe s’élaborait cette vieille science orientale, où les brahmes curieux calculaient la déclinaison du soleil, mesuraient les révolutions des astres autour du pôle.

Le sanscrit est ici resté la langue des pundits. Ils s’en servent comme les professeurs de certaines universités suédoises écrivent encore en latin. A Bénarès s’expliquent et se commentent toujours les vieux textes sacrés, les Védas, les grandes épopées, les Upanishads, les Puranas ; quelques-uns de ces brahmes sont connus de nos sanscritistes européens.

Les Anglais appellent Bénarès l’Oxford de l’Inde, et l’édifice universitaire qu’ils ont construit semble apporté d’Oxford. A voir ces ogives, ces tours carrées et crénelées, ces portails, ces niches, ces fusées de colonnettes grêles, on croirait entrer dans Oriel ou dans Magdalen. Seulement, au lieu du vieux granit tout exfolié par le temps et par les pluies, tout empreint de la mélancolie du ciel terne, c’est la pierre éblouissante de lumière, pénétrée profondément par le bonheur et la mollesse de l’éther bleu. Comme cadres, à la place des prairies monotones et des fines verdures frémissantes du nord, les grandes palmes luisantes et raides. A l’intérieur, sous les arceaux en ogives, trois ou quatre groupes d’étudians serrés autour d’un professeur. Ce ne sont pas les têtes claires et hardies que vous avez vues à Oxford, dans une salle toute semblable à celle-ci, mais des figures orientales, douces, féminines, très molles, des corps grêles drapés dans des voiles lâches. Le pundit Bapu-Deva-Sastri, professeur de mathématiques, me conduit, et les jeunes gens nous saluent d’une inclinaison gracieuse du corps, les yeux à terre, portant à leurs lèvres leurs deux mains jointes, avec un geste répété. Devant un tableau noir, couvert de signes algébriques, des enfans sont assis, les jambes croisées, coiffés de toques de velours à fleurs d’or ; l’ovale des figures, les longues paupières, le teint mat, la belle courbe des lèvres, sont d’une douceur et d’un sérieux charmans.

Plus loin, de grands étudians écoutent une leçon de philosophie. Deux livres sont posés sur la table du pundit qui professe. Je regarde les titres : Mansel’s Philosophy. — Spencer, Social Statics.

Il est difficile de voir autre chose que les rues et les monumens. Les lettres d’introduction ne vous font pénétrer que chez les Européens, et du monde hindou on n’aperçoit guère que le dehors. Pourtant, laissant là mon guide et la liste cataloguée des curiosités, j’ai pu entrevoir deux intérieurs.

Chez le babou Devi-Parshad, marchand de drap d’or et