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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/527

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de notre colonie. A Mungtzé, nous trouvons un consulat de France où le gérant, M. Leduc, nous offre la meilleure hospitalité. Il y a aussi ici plusieurs Européens employés aux douanes. Chaque fois qu’ils sortent, ils sont l’objet des plus grossières insultes de la part des habitans, très heureux s’ils ne reçoivent pas des pierres ou des balles. Lorsqu’on habite longtemps en Chine, on se fait, paraît-il, à ce genre de rapports, et nous devons probablement être des barbares puisque, en ce qui nous concerne, nous refusons d’admettre cette manière d’être. Aussi avons-nous dans la rue, avec les habitans, quelques difficultés. Elles se terminent d’ordinaire par des coups que nous donnons. Quelle population odieuse ! et avec quelle joie nous songeons à la proximité du Tonkin !

Maintenant, nous remontons à cheval pour la dernière fois ; mais il semble que les hommes, les animaux, la nature, tout s’attache à nous laisser de cette manière de voyager la plus mauvaise opinion. Pendant notre marche de Mungtzé à Manhao, il pleut continuellement ; nos conducteurs perdent la route. Nous devons avancer la nuit, sans chemin, dans des terrains détrempés, grelottant de froid et tombant tous les deux mètres ; pour comble d’infortune, aucun autre asile qu’une écurie à demi incendiée. Nous prenons courage : encore un jour, et ce sera fini.

21 septembre au soir.

« Le Fleuve-Rouge ! » tel est le cri que nous poussons tous à la fois. Nous sommes à Manhao. Adieu chevaux, selles, sacoches, campement ! Nous avons envie de tout jeter à l’eau ; voilà trois cent quatre-vingt-six jours que, chaque matin, il nous faut recommencer notre paquetage ; que, souffrans ou non, il faut nous remettre en route pour traîner, les trois quarts du temps, un bidet éreinté ; trois cent quatre-vingt-six jours que, chaque soir, il faut desseller sa bête, faire son lit, que sais-je ! Et maintenant, plus de préoccupations, c’est fini ! Nous pourrons nous étendre dans une jonque, nous reposer continuellement et regarder à notre tour les paysages défiler devant nous, au lieu de passer devant eux.

Nous nous installons, en arrivant, dans une jonque chinoise recouverte d’un toit de bambous et de feuilles de palmiers ; elle avait été retenue pour nous par un agent des douanes. Le lendemain matin, de bonne heure, nous avons le plaisir de nous voir en route sans avoir un mouvement à faire. Les rives du fleuve sont couvertes d’une jungle épaisse de bambous, de forêts de bananiers sauvages d’où émergent quelques rochers sur lesquels des bandes