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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/526

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rencontrions dans le Setchuen. Dans le Yunnan, la population est disséminée, les habitations sont rares. Rien ne nous annonce l’approche d’une grande ville, quand, le 5 septembre, du haut des collines que nous venons de gravir, nous découvrons le lac de Yunnan-sen, se prolongeant à perte de vue, sillonné par les petites barques à voiles des pêcheurs. Privés depuis longtemps d’un pareil plaisir, nous sommes heureux de pouvoir reposer notre regard sur un horizon lointain. Sur les bords du lac Yunnan-sen, une antique cité, célébrée par Marco Polo, cache ses maisons au milieu des grands arbres qu’enceignent de vieilles murailles grises, crénelées. Depuis la révolte des musulmans, la ville est bien déchue de sa grandeur ; elle compte à peine, aujourd’hui, cinquante mille habitans, qui peuplent surtout les faubourgs. Dans la ville, de grands espaces sont réservés aux jardins ou aux cultures de tabac. Cette cité a pour moi quelque analogie avec les Fous japonais : ses arbres, ses fossés pleins de lotus, ses pagodes blanches s’élevant au coin des murailles, me rappellent certains coins d’Osaka. Les collines qui l’entourent sont nues et couvertes de petites éminences, comme si des taupes y avaient élevé de tous côtés de gigantesques demeures. Ce sont partout des cimetières, et sur cette plaine des morts, où règnent la désolation et le silence le plus complet, se dressent des stèles funéraires grises, surmontées de petits dragons. Elles forment une forêt de troncs de pierre qui ajoutent encore à la tristesse du paysage.

Pendant notre court séjour chez les missionnaires, nous échangeons des cartes avec le vice-roi ; il cherche à nous donner une haute idée de la puissance militaire de la Chine en faisant, matin et soir, exécuter des décharges à poudre sur les remparts. Ces soldats ne nous effraient guère. Peut-être apprendront-ils à se servir des armes d’Europe ; il leur restera à acquérir la discipline et le courage des Occidentaux. Notre arrêt à Yunnan-Fou ne modifie guère notre opinion sur les Chinois, et nous n’avons que plus de hâte à les quitter.

Huit jours de marche nous conduisent à Mungtzé. Le pays est joli, la végétation se transforme à mesure que nous descendons vers le sud ; nous côtoyons de beaux lacs, reliés par des canaux où coule une eau d’un bleu d’azur. Sur les rives, des palmiers se mêlent à de petits poiriers, et les bois sacrés se distinguent au feuillage sombre de leurs conifères plantés en rectangle. De gigantesques cactus collent leurs bras démesurément longs à la paroi des rochers. Une lumière éclatante vient les éclairer, et nous sentons que nous changeons de zone : nous entrons dans les tropiques. Quels ravissans sanitariums ne pourrait-on pas établir dans ce pays, s’il était à nous ! Nous ne sommes d’ailleurs plus bien loin