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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/942

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La thèse précisément contraire à celle de M. Gonse n’est pas moins brillamment « illustrée, » si je puis ainsi dire, ni moins habilement soutenue dans le beau livre de M. Gruyer : Voyage autour du salon carré [1]. Non pas qu’il la discute, à proprement parler ; ce n’était pas son dessein ; et il n’y fait qu’une brève allusion, quand, dans son Voyage, après avoir successivement parcouru les écoles italienne, espagnole, flamande et hollandaise, il arrive, pour finir, à l’école française. Mais les magnifiques héliogravures de la maison Braun sont un argument, à elles toutes seules, dans la question. En y voyant effectivement revivre la Joconde, ou la Belle Jardinière, ou 'l’ Ensevelissement du Christ, ou le Mariage mystique de sainte Catherine, on se demande comment de semblables exemples auraient pu corrompre personne ; et si plutôt, au-dessus de ce qu’un art purement national a toujours d’un peu étroit, d’un peu spécial, ils n’auraient pas, comme autrefois la sculpture grecque, en dirigeant l’idéal de l’art vers la réalisation de la beauté absolue, rendu plus de services à l’esprit humain qu’ils n’ont fait de mal à l’art gothique. C’est ce que semble également insinuer, et démontrer au besoin le texte de M. Gruyer. Ni les Raphaël, ni les Léonard, ne peuvent être rendus responsables de ce qu’on les a mal imités, parce qu’on les comprenait mal ; et il n’eût dépendu que de leurs successeurs, s’ils avaient su seulement entendre leurs leçons, celles qui sont contenues dans leurs chefs-d’œuvre, dirai-je de les surpasser ? mais de les égaler, comme l’ont fait, dans l’histoire de notre littérature, un Racine, un Bossuet, les plus originaux de nos grands écrivains, et l’un, cependant, le plus Grec, et l’autre le plus Romain que nous ayons connu.

M. Eugène Müntz n’est pas plus décisif, mais il est plus net, en raison de la nature même de l’ouvrage, dans le second volume de son Histoire de l’Art pendant la Renaissance [2]. Il croit, lui, et nous inclinons volontiers à croire avec lui, qu’on peut admirer l’art gothique sans être obligé pour cela de médire de la Renaissance ; et, quoi que l’on pense du moyen âge, il estime qu’en art, comme en bien d’autres choses, la fin du XVe siècle et le commencement du XVIe ont émancipé l’homme de plus d’une servitude. C’est ce qu’il avait indiqué déjà dans le premier volume de cette belle Histoire, et c’est ce qu’il s’est efforcé, dans le second, d’établir sur des preuves nouvelles et encore plus solides. En fait, et quoique peut-être toutes les parties de la civilisation se tiennent moins étroitement entre elles qu’on ne l’a dit quelquefois, s’il est certain que l’esprit de la renaissance a renouvelé la science et la littérature modernes, il serait bien difficile, ou plutôt impossible, qu’il n’eût, au contraire, engendré dans le domaine de l’art que de

  1. 1 vol. in-4° ; Firmin-Didot.
  2. 1 vol. in-4° ; Librairie illustrée.