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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/929

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des marionnettes ! Oui, et les marionnettes seules peuvent, je crois, donner à la représentation d’un sujet sacré le symbolisme impersonnel et surhumain où ne sauraient guère atteindre des comédiens vivans. D’ailleurs, il ne s’agit pas ici de pantins grossiers, mais de marionnettes plus artistiques cent fois et plus religieuses même que les affreuses statues coloriées de nos églises. Si l’ange Gabriel et Joseph surtout manquent un peu d’aisance et gesticulent tout d’une pièce, le vieux berger Farigoul a beaucoup de naturel, la petite pastoure Marjolaine est bien jolie avec son chapeau de fleurs sur ses cheveux blonds ; les trois mages sont d’un sérieux et d’une magnificence orientale. La sainte Vierge surtout nous a semblé exquise. Elle seule ne parle pas ; elle chante et ne paraît qu’au dernier tableau. Assise au fond de l’étable, drapée de rose et de bleu comme une jeune madone de Raphaël, un peu pâle encore de sa maternité récente, elle demeure immobile et ne fait qu’abaisser parfois sur l’enfant un regard de tendresse et de mélancolie.

M. Bouchor aurait pu donner pour épigraphe à ce mystère le vers de Victor Hugo : « Une immense bonté tombait du firmament. » Il a montré, s’étendant sur la nature entière, le souffle bienfaisant de la nuit divine. Le premier tableau représente l’étable où va naître Jésus. Entre le bœuf et l’âne, l’archange Gabriel est debout et nous annonce le Messie. Avant de disparaître, il délie la langue des deux humbles animaux, qui soudain se mettent à parler comme des saints et comme des prophètes. Ils disent leur joie, leur attente ravie du Dieu qui va venir pour tout le monde, même pour les pauvres bêtes, qui les fera plus heureuses en faisant les hommes meilleurs ; ils ont, dans l’espérance de ce bonheur, des effusions de tendresse réciproque et de véritable charité ; ils se font l’un à l’autre, entre frères, des excuses pour le passe, des promesses pour l’avenir, à demi touchantes, à demi comiques. Leur maître, cependant, vient les visiter et, pour commencer, les rudoie et les menace. Mais on frappe à la porte de l’étable ; un voyageur demande l’hospitalité pour sa compagne et pour lui. Tout bas, l’âne et le bœuf joignent leur voix mystérieuse à la prière de Joseph, et le maître, touché à son tour par la divine grâce, ouvre sa porte aux étrangers.

Ces premières scènes nous ont peut-être fait moins de plaisir que les suivantes : on reprendrait quelque longueur et peut-être un soupçon d’enfantillage et de mièvrerie mystique dans l’homélie alternée des deux saintes bêtes. Mais les trois autres tableaux sont d’une teinte charmante, que relève même parfois une note de lyrisme éclatant. Le second tableau représente les bergers aux champs. Bergers de Bethléem, qu’importe qu’ils parlent comme des bergers de Provence, qu’ils se nomment Farigoul, Myrtil et Marjolaine ? Ils parlent du moins un joli langage, tout fleuri et tout parfumé. C’est la nuit de la nativité, une nuit de décembre, que la venue de Jésus fit, selon la légende,