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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/928

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Bouchor a parlé de ses chères marionnettes ; il a plaidé pro domo suâ, pour sa maison de poupées, pour ces interprètes infatigables, impersonnels surtout et dociles autant que modestes. Il a fait leur histoire et leur panégyrique ; il a rappelé leur passé glorieux : « Aux plus beaux jours d’Athènes, a-t-il dit, les marionnettes ont représenté des pièces d’Euripide ; sous la reine Elisabeth, les marionnettes anglaises jouaient la tragédie de Jules César ; Haydn a composé des symphonies pour un théâtre de poupées ; enfin l’illustre Goethe conçut l’idée de son chef-d’œuvre, du poème auquel il travailla toute sa vie, en voyant des marionnettes jouer la prodigieuse et lamentable histoire du docteur Faust. » Les gentilles figurines ne manquent ni d’avocats éloquens, ni d’illustres parrains. M. Anatole France les aime, lui aussi, autant qu’il déteste les acteurs vivans, même les bons, les bons surtout, dont le talent, dit-il, est trop grand et couvre tout. « II n’y a qu’eux, leur personne efface l’œuvre qu’ils interprètent. » Enfin, M. Sully Prud’homme écrivait un jour à M. Maurice Bouchor, à propos du Petit-Théâtre : « La part de convention est à peu près illimitée sur la scène, quelles qu’en soient les dimensions. L’imagination est prête à faire tout le crédit désirable au mode de représentation. La pensée, antique ou moderne, n’a besoin que d’un signe intelligible et suffisamment sensible pour sauvegarder tous ses droits et toute son autorité. »

Voilà qui est admirablement dit. Voilà le point de vue le plus élevé, la position à prendre et à défendre aujourd’hui. Il se pourrait bien que le réalisme, au théâtre du moins, fût en train de mourir de ses propres excès (et quand je dis propres ! ..). Une revanche semble s’annoncer prochaine, du beau, fût-il imaginaire, sur le laid, même le plus authentique. Au nom de la vérité, on a fait presque autant de mal qu’au nom de la liberté. Il est temps de se repentir, d’abandonner l’observation vulgaire et pénible pour la fiction expiatoire et consolatrice, et, dégoûtés des documens, de revenir à la poésie. Nous ne voulons plus de choses vécues, mais rêvées ; moins de matière, ou de matériel, et plus d’idéal. Qu’on nous épargne les puériles illusions de la mise en scène, les cabinets de toilette où l’on se lave les mains tout de bon, les repas mangés véritablement et les aspics en vie. De cette réaction spiritualiste, les symptômes se multiplient et s’accentuent. La pantomime de l’Enfant prodigue en était un ; le mystère de Noël en est un autre. Nous avons un besoin croissant de simplicité, de naïveté, et la figuration la plus primitive, la plus purement intellectuelle des choses semble à la veille de devenir celle qui nous plaira le mieux.

Au moins, que les âmes religieuses ne s’inquiètent pas à l’idée qu’on a mis en scène, et sur une scène de pupazzi, la naissance de l’Enfant Jésus. Un tel spectacle, comme celui d’Oberammergau, ne saurait froisser la plus délicate piété : celle d’un enfant, d’un prêtre ou d’une femme. Quoi ! l’archange Gabriel, saint Joseph, la Vierge, figurés par