Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/918

Cette page n’a pas encore été corrigée


Après des souffrances et des périls sans nombre, ils arrivèrent enfin le 10 février à Cracovie. Henryka trouva une généreuse hospitalité dans la maison du vieux comte Wodzicki. La vieille ville des Jagellons fourmillait d’émigrés ; tout semblait prêt pour le combat ; il ne restait plus, disait-on à Demboski, qu’à introduire une certaine quantité d’armes qu’on attendait de la Galicie. Malheureusement, les agens de police ne cessaient de veiller autour du pont de Podgorzé.

En apprenant cela, Henryka s’offrit aussitôt pour accomplir ce coup d’audace. Elle comptait, pour réussir, non-seulement sur son courage, mais encore sur sa coquetterie naturelle et sa malice de femme. Elle soumit son plan à Demboski, qui l’approuva entièrement, mais ne voulait agir, cette fois, que sous ses ordres.

A Podgorzé, le commissaire avait la réputation d’un bon vivant, aimant le plaisir et les jolies femmes. Henryka prit une voiture à Cracovie et se rendit directement chez lui, sous prétexte de lui demander des renseignemens. Elle voulait savoir s’il serait possible à une jeune dame, effrayée par les menaces révolutionnaires, de se rendre à Lemberg en traversant la Galicie occidentale. Il faut dire qu’à cette époque les voyages, dans ces contrées, se faisaient encore en diligence.

Le commissaire dévorait des yeux la jeune femme, qui avait pris soin de se présenter sous les atours les plus séduisans. Il crut devoir lui déconseiller ce voyage.

— C’est bien ennuyeux, dit Henryka avec un soupir de feinte contrariété ; je suis étrangère, je ne connais personne dans ce pays ; si je suis condamnée à rester à Cracovie, je vais m’ennuyer à mourir.

— Alors, venez à Podgorzé, madame, répliqua le commissaire en saisissant la petite main d’Henryka.

— Mais je ne suis pas connue davantage ici.

— Si vous voulez bien me permettre de me charger de vous distraire, dit le galant commissaire avec un sourire aussi aimable qu’expressif, je m’estimerai trop heureux d’être le cavalier d’une si charmante dame.

— Mon Dieu, très volontiers. Je vous serais très reconnaissante si vous vouliez bien vous occuper un peu de moi, murmura Henryka avec un coup d’œil plein de promesses.

Alors, il fut convenu que, dès le même soir, Henryka viendrait s’installer dans un hôtel à Podgorzé. Elle revint avec ses malles et une soubrette, et loua deux chambres à l’hôtel qu’elle avait choisi.

Le soir même, pendant qu’Henryka soupait avec le commissaire, Demboski, travesti en juif polonais, arrivait, à son tour, de