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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/861

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« Monsieur, je crois que vous ne pouvez rien tirer de ce papier, si ce n’est me couvrir de beaucoup de confusion. Rien n’en donne plus aux hommes que de leur mettre leurs folies devant les yeux. C’en est une grande, je l’avoue, d’avoir composé cet écrit que vous vous êtes donné la satisfaction de faire lire… Ce sont des pensées creuses et imparfaites, venues dans le fort du désespoir où me je-toit parfois la conduite de M. le cardinal, principalement lorsque, après avoir contribué plus que personne à son retour en France, je me vis payé d’une si noire ingratitude. Mon malheur est de n’avoir pas brûlé ce misérable papier, tellement sorti de ma mémoire que j’ai été deux ans sans y penser, sans croire que je l’avois encore. Quoi qu’il en soit, je le désavoue, et je vous supplie de croire que ma passion pour la personne et pour le service du roi n’en a pas été diminuée. — Cela, dit Séguier, est bien difficile à croire, quand on trouve une pensée opiniâtre exprimée à plusieurs reprises. »

Jusque-là, Foucquet avait parlé doucement, humblement ; mais alors, relevant la tête et haussant le ton, il reprit d’un accent ému : « Monsieur, dans tous les temps, même au péril de ma vie, je n’ai jamais abandonné la personne du roi ; mais ce qu’on peut dire attaquer la couronne, c’est se trouver à la tête du conseil des ennemis du prince, c’est faire livrer par son gendre des passages aux Espagnols et les faire pénétrer au cœur du royaume. C’est cela qui se peut appeler un grand crime d’Etat ! » Quelle évocation du passé ! C’était sa propre histoire à lui, Séguier, en 1652, pendant la Fronde, et c’était l’histoire du duc de Sully, son gendre, qui avait livré aux Espagnols le pont de Mantes. Il ne sut que dire, pâlit et baissa la tête. « Et moi, continuait l’accusé transformé en accusateur, moi qui ai toujours servi, on va chercher jusqu’à mes pensées pour m’en faire des crimes et me poursuivre à mort. C’est Colbert, par ses calomnies, qui pousse le roi à cette extrémité. A la façon dont on me poursuit, il semble que ce soit un intérêt d’État que d’abandonner tout pour perdre l’ennemi de Colbert ! »

Il était midi. Le président se leva ; l’accusé sortit d’un pas grave, et l’audience fut renvoyée au prochain jour pour le délibéré.


X

Tous les commissaires s’y préparèrent-ils avec une conscience également droite et sévère ? On sait, du moins, comment s’y prépara d’Ormesson. « Il m’a priée de ne le plus voir, écrivait Mme de Sévigné, que l’affaire ne soit jugée ; il est dans le conclave et ne