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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/858

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Foucquet avait été amené de la Bastille à l’Arsenal en chaise, à travers les jardins. En entrant à l’audience, il salua les commissaires. Aucun d’eux ne lui rendit le salut, mais tous l’examinèrent, ceux de Paris, s’ils étaient de ses ennemis, avec un air de morgue, les autres avec un certain embarras, ceux de province, en curieux de voir un si renommé personnage. Comme il était en habit de ville, pourpoint et manteau noirs, il s’excusa de n’être pas en habit décent, quoiqu’il eût réclamé depuis longtemps une soutane de magistrat. La sellette des accusés était près de lui, il s’y assit sans difficulté ce jour-là. Les protestations commencèrent quand le chancelier lui enjoignit de prêter serment ; il s’y refusa, ne voulant pas reconnaître la compétence de la chambre, mais il s’offrit à donner les éclaircissemens qu’on voudrait. On le fit sortir, et la discussion fut vive entre les commissaires : « Le procès comme à un muet ! le procès comme à un muet ! » ne cessait de répéter Séguier ; néanmoins, la majorité ne s’accorda pas avec lui ; un arrêt fut rendu comme quoi l’accusé devrait prêter serment, mais que, sur son refus, il serait passé outre. C’était avec la règle un accommodement. Foucquet rappelé, l’interrogatoire commença.

Les chefs d’accusation avaient été réduits à quatre, les pensions, les fermes, les prêts, le crime d’État. On avait trouvé à Saint-Mandé un acte des fermiers des gabelles s’engageant à payer une pension annuelle de 120,000 livres ; à qui ? le nom manquait. L’accusation prétendait que le pensionnaire était Foucquet lui-même ; Foucquet affirma que c’était Mazarin et que, si le papier avait été trouvé chez lui, c’était que le cardinal, se trouvant être son débiteur pour des avances par lui faites, l’avait chargé de toucher les arrérages. Le jour suivant, le débat recommença entre le président et l’accusé sur la compétence. Le premier disait : c’est le roi qui a établi la chambre ; le second répliquait que, si le roi s’était mis au-dessus des lois, il n’avait rien à dire ; c’est donc, s’écriait Séguier, que le roi a fait abus d’autorité ! — « C’est vous qui le dites, répondit l’accusé ; je ne l’ai pas dit. A temetipso hoc dicis. » — A cette réminiscence de la Passion, le chancelier Séguier demeura plus interdit que le procurateur Pilate. Puis, l’affaire de la pension fut remise sur le tapis, et Foucquet persista dans ses affirmations.

On ne saurait s’imaginer l’émotion qui s’était emparée du public depuis la veille. Après chaque renvoi d’audience, on s’empressait pour avoir le détail des discussions, des demandes et des réponses. Il suffit, d’ailleurs, pour s’en faire une idée, même affaiblie, de recourir à la correspondance de Mme de Sévigné, de lire ses lettres à M. de Pomponne ; quelle curiosité passionnée ! quelle inquiétude haletante ! quelle angoisse quand Foucquet a paru faiblir ! Mais