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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/798

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L’illusion, ou plutôt la comédie, ne fut, à la vérité, pas de longue durée, et ce fut la présomptueuse sottise du vieux philosophe qui ne tarda pas à y mettre un terme. Dans tous ses entretiens, Macanaz partait de là, que la nouvelle monarchie espagnole avait hérité de tous les droits de l’ancienne, et que, dès lors, Philippe V avait été en réalité le seul héritier légitime de Charles VI. C’était donc à l’Espagne, non pas à solliciter qu’on lui fît sa part en Flandre ou en Italie, mais à déterminer elle-même et à dicter celle de tout le monde : il ne fallait plus demander ce que Marie-Thérèse voudrait céder en Italie, mais ce que l’Espagne consentirait à lui laisser garder. Or, en vertu de cette autorité souveraine, la Toscane était assignée à l’infant Philippe, la Lombardie et le duché de Parme avec un titre royal à Charles-Emmanuel, la république de Gênes devait rentrer dans la plénitude de son indépendance. L’Espagne gardait la Sardaigne pour elle-même, recouvrait certains droits de suzeraineté dans les Pays-Bas, et rentrait par la même occasion dans la possession de Gibraltar. Toutes ces belles choses étaient mises par écrit et confiées à tous les échos par Macanaz lui-même, avec une intempérance de langue que rien ne pouvait contenir. On peut juger ce que pensa Marie-Thérèse en recevant des communications de cette nature transmises par d’Harrach, non sans quelque embarras. Elle ne daigna ni les discuter, ni même les lire jusqu’au bout. L’homme a perdu la tête, dit-elle en haussant les épaules, et d’Harrach eut défense de continuer la conversation.

Sandwich essaya bien de la poursuivre, et à force de peine amena Macanaz à se réduire à quelques propositions plus raisonnables. Mais quand il s’agit d’exhiber des pouvoirs pour rédiger au moins des préliminaires, Macanaz dut convenir qu’il n’en avait pas, et se refusa même à donner plus longtemps des signatures. Ainsi finit cette sotte entreprise, laissant assez confus ceux qui avaient été assez naïfs pour y ajouter foi [1].

Mais le ridicule était pour tout le monde, aussi bien pour le gouvernement français, ouvertement bravé par son allié, que pour ses ennemis qui avaient failli tomber eux-mêmes dans le piège qu’ils lui avaient tendu, et c’était la conférence tout entière qui, après avoir donné ce spectacle grotesque, ne pouvait se remettre à l’œuvre sans être l’objet de la risée publique. En particulier, il ne pouvait plus être question de l’expédient bâtard et boiteux imaginé par d’Argenson, du moment que le premier essai avait si mal tourné et n’avait pu fonctionner même un seul jour. Aussi le

  1. D’Arneth, t. IV, p. 278-280. — Dutheil à Maurepas et à Puisieulx, passim. (Correspondance de Hollande. — Ministère des affaires étrangères.)