Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/686

Cette page n’a pas encore été corrigée


Une brèche avait été ouverte, sans qu’on fût maître de la place ; il fallut en ouvrir une seconde et remettre l’assaut décisif au lendemain. Dans ces guerres du Soudan, comme dans les combats homériques, un chef d’armée ou de colonne doit savoir haranguer ses troupes ; l’éloquence est pour les noirs la vraie musique des batailles et l’accompagnement nécessaire du tambourin ou tabala. A midi et demi, le commandant supérieur assembla autour de lui les chefs et notables Bambaras et leur reprocha les défaillances de leurs hommes. « C’est pour vous, leur dit-il, pour vous seuls que je suis venu ici. Vous m’avez dit que je n’aurais qu’un trou à faire et que vous passeriez tous ; j’en ai fait cinquante. Les blancs ont couché cette nuit dans le village, qui est à moitié démoli. Voulez-vous en finir ? Vous m’aviez assuré que je pouvais compter sur vous. Tout le monde dit que les Bambaras sont braves et ne mentent pas ; je l’ai cru, autrement j’aurais amené cent tirailleurs de plus. Êtes-vous des femmes ou des captifs ? Je croyais que vous aimiez la bataille. Cette fois, je vais vous laisser aller seuls. Je veux savoir au juste ce que vous valez. »

Les griots et les interprètes répètent partout à la ronde son discours. Les contingens des deux grands cantons de Mourdia et Damfa se forment en colonne pour se diriger sur la seconde brèche. — « Quels sont les plus braves ? demande le colonel. Mourdia ou Damfa ? » Le frère du chef de Mourdia sort de la foule et s’écrie : « Mourdia marche toujours en tête à l’assaut, je marcherai le premier. » Le colonel lui serre la main au milieu des vociférations et des cris. Les Bambaras sont entrés dans le village ; on les aperçoit à travers la fumée, escaladant les toits des maisons pour s’avancer de proche en proche vers le réduit où s’est concentrée la résistance et dont ils couronnent bientôt les murs. Mais les assiégés se défendent avec fureur et refusent de se rendre ; leur tabala bat toujours. Le désespoir est une ivresse. Un esclave qu’on emmène prisonnier se fait sauter la cervelle avec un pistolet tromblon. Les femmes mêmes sont héroïques ; les unes combattent, le sabre en main ; d’autres apportent dans les cases de gros paillassons, appelés seccos, y mettent le feu, s’enferment et périssent dans les flammes.

Quelques heures plus tard, Ouossébougou était cassé ; mais nos pertes étaient sérieuses, et notre situation eût été critique si l’armée de secours, envoyée par Ahmadou pour débloquer la place, ne fût restée à distance, immobile et l’arme au pied. Apparemment, trompée par le grand nombre de nos auxiliaires et les prenant pour des réguliers, elle avait cru le commandant supérieur à la tête de forces très importantes, et elle n’avait songé qu’à assurer sa retraite. Ce jour-là, il fut l’enfant gâté de la fortune et pour la première fois plus heureux que sage. Compterons-nous parmi ses bonheurs le présent que lui fit bientôt après Diocé, généralissime des Bambaras ? Il lui offrit