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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/681

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avoir rien fait de grand, il a hérité du prestige de son père. Sa dureté qui n’épargne rien, ses menaces toujours suivies d’exécution ont répandu partout la terreur de ses jugemens. Il fait peur ; c’est sa gloire et son plaisir. Il y a des souverains noirs qui ne se ménagent pas dans les combats. Omar El-Hadj allait lui-même en tête des assaillans jusqu’au pied des tatas les mieux défendus ; Samory a souvent payé de sa personne, le roi Tiéba en est, dit-on, à sa dix-huitième blessure. Ahmadou n’aime pas à s’exposer ; il se tient d’ordinaire à quinze ou vingt kilomètres des champs de bataille ; tout au plus distribue-t-il lui-même la poudre à ses troupes. Mais ce guerrier prudent est un politique habile, un infatigable ourdisseur de trames, ayant partout des espions et des émissaires, travaillant sans cesse contre nous, artificieux et opiniâtre, ne se laissant rebuter par aucun échec. Le fil est-il rompu, il l’a bientôt renoué.

Il a l’esprit trop juste, trop délié pour ne pas avoir compris qu’entre nous et lui un accommodement est impossible, que ses prétentions et les nôtres sont inconciliables. Depuis le jour où il eut le chagrin d’apprendre que le colonel Borgnis-Desbordes, aujourd’hui général de division, était parti du Haut-Sénégal pour aller planter notre drapeau sur les bords du Niger, et par cette mémorable expédition nous avait installés à jamais dans le Soudan, nous sommes une écharde douloureuse dans ses chairs. Désormais son empire est divisé en trois tronçons. Au nord-est de notre territoire est le Kaarta, dont la capitale, Nioro, est sa résidence actuelle. Au sud-est, sur la rive droite du Niger, était le royaume de Ségou, qu’il faisait gouverner par un de ses fils ; au sud, le Dinguiray était régi par un de ses frères. Nos possessions et nos postes le séparaient du Dinguiray, et entre le Kaarta et Ségou se trouvait le Bélédougou, peuplé de nos amis les Bambaras, qui avaient recouvré leur indépendance, et dont il devait traverser le pays pour passer d’une de ses capitales à l’autre.

Nous le gênions beaucoup, et il s’appliquait à nous gêner. Il nous empêchait d’organiser notre domaine et de le rendre productif. Détenant les principales routes commerciales, il interrompait incessamment les communications entre les Maures et nos traitans de Médine, et il avait fait de Ségou une infranchissable barrière pour le commerce du Haut-Niger. Aucune pirogue ne pouvait passer, aucun marchand indigène ne pouvait se rendre des contrées aurifères du Bouré et du Ouassoulou vers les marchés du riche Macina. En vain avions-nous tenté de forcer l’obstacle en lançant des canonnières qui avaient poussé jusqu’à Tombouctou ; les pirogues ne passaient pas davantage, et celles qui portaient aux canonnières du riz et des vivres étaient frappées d’embargo. A toutes nos réclamations, Madani, fils et délégué d’Ahmadou, avait répondu « qu’il se moquait des Français comme de moustiques bourdonnant à ses oreilles. »