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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/673

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Le « géant très bête » était, d’ailleurs, désigné ici à l’hostilité populaire par ses origines. L’ogre du Petit-Poucet est de race noble. Il descend de conquérans très anciens, de cannibales qui mangeaient les prisonniers. D’autres sont venus, qui l’ont dépouillé de son pouvoir et de ses privilèges, et il subit le sort réservé aux aristocraties vaincues, pour lesquelles il n’y eut jamais équité ni indulgence dans un cœur plébéien. On trouve de bonne guerre d’abuser de son impuissance actuelle et de lui voler les restes de ses trésors par une basse escroquerie, comme le fait le Petit-Poucet.

Le vieux gentilhomme est pourtant assez déchu pour qu’on lui pardonne et la gloire et les crimes de ses pères. Il a conservé de ces temps lointains quelques ornemens démodés, témoins de l’antique splendeur de la race, et ses filles couchent avec des couronnes d’or ; mais il habite une maison de paysan, et sa femme fait la cuisine. La description de son intérieur est délicieuse. Quiconque est entré dans les vieilles chaumières du centre de la France, aux petites fenêtres obscures, où la lumière de la porte expire à quelques pas du seuil, où les meubles cirés luisent dans l’ombre et où les murailles mêmes ont reçu la patine harmonieuse du temps, — celui-là connaît la maison de l’ogre. Voici la grande pièce basse, au plafond de solives noircies, où la famille vit pendant le jour. Voici la haute cheminée où l’ogresse met à la broche un mouton tout entier et où il fait si bon se sécher après l’averse, et voici, le chevet au mur, le lit vénérable des parens, assez grand pour que sept petits garçons puissent se cacher dessous, entouré de rideaux de serge verte qui en font une petite chambre dans la grande. En face, ou dans la seconde pièce s’il y en a une, sont deux autres lits également vastes. On met dans l’un tous les enfans, dans l’autre tous les étrangers.

Le plus fabuleux des Contes de Perrault est aussi celui qui offre les parties les plus réalistes. La seconde moitié de Peau-d’Ane est pleine de croquis d’après nature, qui ne laissent rien à désirer pour la vérité et la précision du trait. D’abord, la grosse métairie aux bâtimens massifs, aux innombrables dépendances, où la princesse trouve un asile en fuyant son père. Dix basses-cours bien closes regorgent de poules, d’oies, de canards, de pintades, de râles, de cormorans,

Et mille autres oiseaux de bizarres manières,

destinés à la table des grands ou à l’ornement de leurs parcs et de leurs viviers. Une armée de valets et de servantes égaie la ferme de son mouvement bruyant. Tout respire l’activité et