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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/666

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dont Alfred de Vigny, dans le plus désolé de ses poèmes, a chanté la chute et pleuré la victoire. Le christianisme les avait détrônées sans les anéantir. Le peuple les recueillit, par un de ces instincts profonds qu’il a parfois. Son imagination puissante et trouble l’avertissait vaguement que le monde ne saurait pas longtemps se passer de la fatalité. Il préserva les Mοιραι, les Fata, les Nornes, en les confondant avec les divinités secondaires des eaux et des bois, et en les changeant plus tard en fées, avec les Nymphes et les Naïades. Les froides déités régnèrent sans bruit dans des contrées reculées, attendant avec patience que notre génération les rétablît dans tous leurs honneurs en nous rendant responsables dans notre âme et dans notre corps des vices de nos pères, aux siècles des siècles. Quel triomphe pour les vieilles déesses ! Quelle joie ! Et pour nous, pauvre humanité, quel écrasement ! Nous tendons le cou sans regimber au joug dont le christianisme nous avait délivrés. Jamais esclavage aussi étroit, aussi humiliant n’avait pesé sur nous. Ce n’est plus un homme, ce n’est plus l’espace d’une vie qui dépendent d’un hasard, d’un accident : ce sont des races entières, des siècles entiers.

Au temps de Perrault, les fées avaient gardé conscience de leurs anciennes fonctions de ministres du vieux Fatum, C’était bien lui, le dieu aveugle, qui parlait par leur bouche, lorsqu’elles se réunissaient autour d’un nouveau-né pour prédire son sort et lui faire des dons. Favorables ou funestes, ces dons étaient autant d’arrêts du Destin, et il était difficile d’y échapper, même avec des secours surnaturels. La jeune fée de la Belle au Bois dormant ne peut sauver la princesse, mais seulement adoucir son malheur : « — Je n’ai pas assez de puissance, dit-elle, pour défaire entièrement ce que mon ancienne a fait. » Perrault s’est montré ici, comme sur tous les points essentiels, gardien fidèle de la tradition. Il a conservé à la fable son sens vénérable.

Il a eu moins de scrupules pour les détails. C’est lui qui a choisi les dons, au baptême de la Belle au Bois dormant. Il y a peu de pages où l’on démêle aussi aisément et aussi sûrement ce qui est du peuple dans les Contes, et ce qui est de l’écrivain.

Le roi et la reine ont négligé d’inviter au dîner de baptême une vieille fée qu’on croyait « morte ou enchantée. » Elle entre à l’improviste, toute dépitée de ce « qu’on la méprisait. » Chez les anciens aussi, les divinités vieillissaient, et on les délaissait parfois pour de nouveaux-venus : — « Dieu jeune, disent les Euménides d’Eschyle à Apollon, tu as outragé de vieilles déesses… Ah ! divinités nouvelles, vous m’avez arraché des mains toute ma puissance ! »

Cependant, les fées « commencèrent à faire leurs dons à la