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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/656

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espagnol, M. Sojo, qui, s’inspirant sans doute des planches des Caprichos, où Goya tire si malignement parti de la physionomie de ce quadrupède, avait popularisé cette représentation peu respectueuse du chef de l’État. Il le dessinait aussi sous la forme d’une lanterne, soit par allusion à une assez louche affaire d’usine à gaz, que le docteur Juarez avait patronnée à Cordoba, soit en souvenir de certaine manifestation aux flambeaux organisée en son honneur à Buenos-Ayres, et pour laquelle on ne parvint à raccoler que des charretiers et des balayeurs municipaux. Le Don Quijote était d’autant plus répandu que M. Sojo, harcelé par la police, n’avait pu depuis deux ans mettre les pieds hors de chez lui. Les cochers s’en aperçurent. Durant trois nuits, ils durent renoncer à allumer leurs lanternes. Si l’un d’eux oubliait la consigne, il ne faisait pas vingt pas sans qu’on arrêtât ses chevaux. — La lanterne ! lui disait-on sévèrement. — Il éteignait, criait à tue-tête : Vive l’Union civique ! on applaudissait, et il repartait. Pas n’était besoin de lanternes d’ailleurs, la ville entière fut trois nuits durant brillamment illuminée. Ce qui est plus sérieux, c’est qu’à la Bourse la prime sur l’or avait baissé de 50 points à la nouvelle de la démission du président, et qu’on y avait affiché le télégramme suivant de Londres : « La City salue la chute de Juarez par une hausse de toutes les valeurs argentines. »

Pendant que la capitale se livrait à la joie, le nouveau gouvernement n’était pas sur un lit de roses. Les difficultés politiques et financières qui se dressaient devant lui paraissaient inextricables. Les gouverneurs ne parlaient de rien moins que d’organiser la guerre civile. Marcos Juarez décrétait la réunion des milices de sa province. On n’ignorait pas qu’il y avait à Cordoba et ailleurs des dépôts d’armes retirées des arsenaux de la nation par le docteur Juarez et secrètement remises aux potentats de l’intérieur. L’éventualité d’un soulèvement de Buenos-Ayres avait été prévue. On pouvait se demander si l’on n’allait pas revenir au gâchis sanglant des premiers temps de l’indépendance. Les caisses étaient vides, les banques d’état à sec, le commerce aux abois, les échéances de la dette étrangère pressantes et lourdes. Le pouvoir exécutif n’avait à compter qu’à demi sur la collaboration des chambres : nommées sous les auspices du Panai, elles n’étaient entrées dans le mouvement révolutionnaire qu’à leur corps défendant, et chercheraient sans doute à ne modifier que le moins possible la politique dont elles avaient été les instrumens. Une moitié de l’armée venait de faire feu sur l’autre. Tous les services publics étaient profondément désorganisés par dix ans de favoritisme et quatre de concussion éhontée.

Tel était le peu enviable héritage que recueillait le docteur don