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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/653

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repris leur animation, au moins quant à l’affluence des promeneurs, qui était énorme ; mais la consternation était peinte sur les visages. On était trop surpris de voir de bons vieux Français paisibles, des négocians patentés, vous aborder pour vous dire : — Quel malheur ! maintenant il n’y a qu’un remède, c’est d’assassiner Juarez. — Plus loin, on croisait un banquier en relation avec des syndicats de Paris et de Londres. Il sortait de la Bourse, où l’or était à 315. — Vous croyez que ça peut durer ? vous disait-il. Je ne donnerais pas deux louis de la peau du président. — On demandait des détails à un jeune civique encore tout vibrant de la bataille, il s’écriait : — Faire tuer tant de monde pour une pareille espèce ! quand un seul brave et un couteau suffiraient pour tout arranger ! — Jamais la mort d’un homme n’a été souhaitée aussi hautement et avec une pareille unanimité par des gens de nationalités et de conditions plus diverses. Quant à l’objet de cette exécration, il exultait ; il ne savait ce qui était le plus digne d’admiration, de sa victoire ou de sa clémence. Son enthousiasme se traduisit par un déluge de promotions parmi les troupes restées fidèles. A partir de colonel, les grades doivent être conférés par le sénat ; mais le président peut par exception les accorder directement pour action d’éclat sur le champ de bataille. Il décida que tout le monde avait fait des actions d’éclat. Il créa des colonels et des généraux à la douzaine. Il voulait à toute force décerner le généralat au docteur Pellegrini, qui se refusa énergiquement à encourir ce ridicule. Cette satisfaction débordante dura peu. Le pauvre homme ne tarda point à être éclairé sur sa véritable situation.


III

La première réunion du sénat, où devait se discuter l’amnistie, présenta un intérêt dramatique. Un orateur s’écria : l’insurrection est vaincue, mais le gouvernement est mort ! et comme il s’élevait quelques murmures : — C’est la dernière fois, ajouta-t-il, que je parle devant vous. Ce discours achevé, je suis résolu à donner ma démission de sénateur ; mais je dois la vérité à mes collègues et à mon pays. — Le docteur Pizarro, qui tenait ce langage, est un politique à coups de boutoir dont les opinions et l’éloquence se distinguent par une brusquerie et une intrépidité inflexibles. Il a beaucoup contribué, en 1880, au triomphe du général Roca et fit partie de son premier ministère. Son discours, écouté dans un profond silence, fut écrasant. Debout devant la table du secrétaire, il écrivit ensuite, en une ligne, sa démission irrévocable des fonctions de sénateur et sortit, laissant l’assemblée sous le poids de la plus vive émotion.