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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/652

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tête du docteur Juarez, ce qui suivit ne permet guère d’en douter. Les chefs civiques, les négociateurs et les défenseurs mêmes du président semblent être tombés d’accord sur deux points : que l’élimination du docteur Juarez et de sa séquelle était chose indispensable, que, si on ne prenait pas la situation de biais, on ne l’obtiendrait qu’au prix d’une guerre civile qui mettrait le feu aux quatre coins du pays et consommerait sa ruine. Ce ne sont là, d’ailleurs, que des hypothèses ; rentrons dans l’exposition des faits.

Le difficile était de faire accepter cette convention à des insurgés aguerris et échauffés par plusieurs jours de lutte, à des soldats habitués à faire bon marché de leur vie et qui, en se soulevant, avaient entendu jouer le tout pour le tout. La junta avait eu beau publier un rapport du général Manuel Campos, annonçant qu’on ne tarderait pas à manquer de cartouches, et adresser aux forces insurrectionnelles une proclamation où elle faisait un chaleureux appel à leur raison, un soulèvement désespéré, sans but et sans chefs, était à craindre. Rien de pareil n’arriva, mais il y eut des scènes poignantes. — C’est pour cela qu’on nous a fait venir ici pour nous rendre ! s’écria un vieux sergent, — et il se fit sauter la cervelle. Un lieutenant d’artillerie en fit autant. Les officiers, la mort dans l’âme, réconfortaient leurs hommes un par un, leur rappelaient que la résignation est aussi une vertu militaire. Les officiers qui avaient mis leur épée et leurs troupes au service de la révolution comptaient parmi les plus distingués de l’armée et étaient aimés du soldat. Ils eurent la triste satisfaction de réintégrer en bon ordre les bataillons dans les casernes ; il y eut très peu de désertions. Là ils les abandonnèrent, ils rentraient dans la vie privée. Le congrès a décidé depuis qu’ils seraient réincorporés dans l’armée. Beaucoup de civiques emportèrent leurs fusils, criant qu’on vînt les prendre, qu’on trouverait à qui parler. D’autres les jetèrent au milieu de la rue et se dispersèrent. En somme, le désarmement s’opéra sans collisions. Dans la nuit qui suivit, on entendit bien un peu partout dans la ville résonner des coups de feu. C’étaient des escarmouches entre des groupes de civiques et des patrouilles de sergens de ville. C’étaient aussi des voleurs, en bien moins grand nombre qu’on n’eût pu le craindre, qui s’étaient armés dans la bagarre et essayaient de détrousser les passans. Ils ne firent pas de brillantes affaires : ceux qui s’aventuraient dans les rues n’avaient rien dans les poches ou étaient aussi bien armés qu’eux. Pourtant un médecin français débarqué depuis peu de jours reçut de la sorte dans la cuisse une balle dont il est mort.

Le lendemain, les services étaient réorganisés, et les rues avaient