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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/629

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Du moment qu’on m’engageait à parler, je me débondai, et lui dis, choisissant les termes, ce que j’avais sur le cœur. Cette candidature était une menace pour la paix publique. D’ailleurs, au point de vue même de ses intérêts bien entendus, sa présidence, en mettant tout au mieux, serait précaire. Il devait viser à mieux, à une grande présidence, comme l’eût été celle d’Alsina et comme pourrait seul la réaliser un homme porté au pouvoir par une franche popularité. Il connaissait mal Buenos-Ayres, et Buenos-Ayres ne le connaissait pas du tout ; il y aurait une sorte de discordance entre le gouvernant et le grand foyer d’opinion de la République. On gouverne mal avec l’opposition d’une capitale.

Il me laissait aller et finit par me dire : — Je pense absolument comme vous sur tout cela. Mes amis se sont trop pressés. Mon rêve eût été de rester encore six ans ministre de la guerre et de voir au pouvoir Sarmiento, qui est un véritable homme d’État. Après ça, il est si fantasque ! Enfin ! à mon retour, nous verrons.

La toile de la tente s’écarta sur ces mots. C’était un groupe d’officiers qui avaient fait brosser leur uniforme le plus neuf, mis le sabre au flanc et venaient le complimenter. Ils entraient l’un derrière l’autre, la bouche en cœur, mais le sourire était gelé sur leurs lèvres par l’air de préoccupation du candidat. — Général,.. commença l’un d’eux qui s’était chargé de porter la parole et paraissait fort embarrassé de son personnage. — Oui, messieurs, interrompit le général, je comprends et je vous remercie. — La conversation tomba. Le général, qui est plein de courtoisie, fit porter une bouteille, — la dernière, car nous manquions de tout, — d’un certain rhum du Pérou qui s’appelle du pisco et deux verres dans lesquels nous bûmes à tour de rôle sans entrain. Les officiers ne tardèrent pas à prendre congé, décontenancés de cette froideur. Je le quittai peu après sans avoir renoué l’entretien, et convaincu qu’il allait à regret, mais tout droit, à la guerre civile, que néanmoins, s’il se saisissait du pouvoir, il en userait avec modération.

C’est en effet ce qui arriva. Il fit son possible pour réaliser un gouvernement conciliant et désarmer le mauvais vouloir que Buenos-Ayres ne cessa de lui témoigner. C’était un rôle ingrat. Pour s’en tirer entièrement à sa gloire, il lui manquait la maturité et la pratique des grands intérêts d’état. Les influences de famille jouèrent un rôle prépondérant sous son administration ainsi que les conseils de parvenus de la politique qui avaient gardé le goût de terroir et qui étaient persuadés que, parmi les privilèges attachés aux emplois publics, un des plus naturels est de faire fortune. Avec des collaborateurs en général animés de ces sentimens, il est difficile de voir grand, et il n’est pas toujours aisé, même aux