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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/622

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I

On aurait pu croire qu’en 1880, la République Argentine avait fermé l’ère des révolutions. On se rappelle qu’à cette époque Buenos-Ayres fut proclamée à son corps défendant capitale de la nation. Avant cet événement, l’organisation politique du pays avait quelque chose de précaire pour bien des raisons. Les quatorze provinces de la confédération présentaient au point de vue soit de la richesse, soit des tendances de l’esprit public, des différences trop accentuées pour que la politique y fût envisagée de la même façon. La province de Buenos-Ayres avait près de 1 million d’âmes, un budget opulent, et tenait en main la clé du commerce maritime. Celle de Jujuy avait 60,000 habitans et des ressources tellement restreintes que, lorsqu’elle avait payé son gouverneur, ses ministres, ses deux chambres législatives, ses tribunaux et tout son fastueux appareil de province souveraine, il ne lui restait pas de quoi réparer une route, relever une église en ruines ou payer un instituteur primaire. Le gouvernement national faisait face aux dépenses provinciales les plus urgentes, ce qui l’épuisait sans contenter personne. Il arrivait là comme dans les familles où il y a des parens pauvres : on a beau les secourir, ils restent aigris contre l’injuste fortune, qui a comblé de ses dons des cousins moins méritans à leur gré. Ce n’est pas des subsides qu’ils voudraient, c’est un changement de rôles. Ce n’eût encore été rien ; en pareille matière, les froissemens qui résultent de la comparaison des situations respectives sont secondaires, si on les rapproche de ceux qu’occasionne la disparité des horizons intellectuels. Les provinces riches, largement ouvertes aux marchandises, aux émigrans et aux idées d’Europe, avaient sur le rôle du gouvernement des notions qui ne ressemblaient en rien à celles de besogneuses agglomérations émergeant à peine des limbes de l’époque coloniale.

Aux débuts mêmes de l’histoire argentine, ces contrastes trouvent leur expression dans les deux partis qui sont en présence, les unitaires et les fédéraux. Il ne faut pas prendre ces noms au pied de la lettre. Les uns et les autres se rattachaient au principe d’une fédération républicaine. On peut même dire que les fédéraux étaient plus autoritaires et penchaient vers la dictature toutes les fois qu’ils en trouvaient l’occasion. Ce n’était pas sur une formule théorique que portait le différend. Sans doute, les unitaires ne séparaient pas de l’espérance d’une patrie homogène et forte leur conception du droit démocratique ; mais ils pensaient que la plus sûre garantie de l’exécution de ce programme était dans le libre jeu des autonomies locales. Ils procédaient