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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/486

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REVUE DES DEUX MONDES.

cependant de petites anses capricieusement découpées, mais dont la direction générale se maintenait sensiblement parallèle à celle du fleuve et dont l’entrée se laissait malaisément deviner sous le fouillis de lianes, de joncs, d’herbes exubérantes qui l’obstruaient.

Ces réduits, bien connus des pirates, servent fréquemment à leurs embuscades. Cette nuit-là, la barque de l’inspection de Tanan, utilisant à son profit une de ces retraites, s’y tenait inaperçue, malgré ses dimensions, tout enfouie dans la verdure. À peine si l’extrême pointe de son avant perçait l’épais rideau des basses ramures, de manière à faciliter la surveillance du mata de veille. À bord nul bruit, ni un feu de cigarette, la consigne avait été sévère ; les formes confuses des miliciens groupés par place, les uns sommeillant en grappes affalées, étreignant leurs rames ou leurs armes ; d’autres assis, l’oreille au guet, le fusil entre les jambes ; seul, allant et venant, promenant sur tout sa surveillance, communiquant des instructions à voix basse, se haussant parfois derrière la sentinelle, pour fouiller l’ombre qui éteignait de plus en plus la ligne claire du fleuve, à mesure que le brouillard montait, le doï s’assurait qu’aucune vigilance n’était en défaut.

Très svelte en ses extrémités relevées et bizarrement recourbées, la barque, toutes rames déployées, eût semblé un monstrueux dragon prêt à s’envoler, si elle n’eût été alourdie en son centre par une noire carapace de bois de tek, sous laquelle se dissimulait le logement de l’inspecteur.

Pour l’instant, celui qui l’occupait, à en juger par son immobilité absolue, y dormait d’un pesant sommeil. Et la nuée bourdonnante des moustiques vomis par le marécage venait battre d’un assaut furieux contre sa moustiquaire, sans paraître impressionner sa quiétude. Qui eût su cependant que, de ce repos, il s’éveillerait au tonnerre de la fusillade et dans les sanglantes péripéties d’un abordage, eût pu s’étonner qu’une telle inconscience précédât un pareil danger ! C’est qu’il arrive parfois que l’engourdissement d’une souffrance obsédante passe les effets du sommeil. Chez Jean de Vair, alors inspecteur de Tan-an, qui sait quelle insomnie douloureuse se cachait sous l’apparence de ce sommeil écrasant ?

C’était déjà son onzième mois de Cochinchine. Dès son arrivée, placé dans le service des affaires indigènes, il avait pu, grâce à l’activité de ces fonctions, très passionnantes et entièrement nouvelles, réagir contre l’abattement déprimant qui succède aux grandes épreuves. Il s’était jeté à âme perdue dans la folie du travail ; quelques mois lui avaient suffi pour se rendre maître de la langue annamite, d’une étude si ingrate qu’elle met en fuite les plus robustes persévérances ; aucune expédition, aucun poste malsain