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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/41

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SACRIFIÉS.

craignant que la longueur du repas ne fît tort à l’excursion. Mais M. Marbel, rentré enfin dans la peau d’un homme heureux de vivre, ne l’entendait pas ainsi. Une bouteille d’excellent bourgogne lui avait rendu, avec ses forces, sa faconde méridionale. Il gesticulait, déclarant que le parcours des Sorguettes à Colmars, par un soleil de plomb, sur un chemin hérissé de cailloux comme le lit d’un torrent, constituait un véritable tour de force dont un négociant, homme aux besognes assises, n’ayant d’autre entraînement qu’une promenade quotidienne à la Bourse, avait certainement le droit de s’enorgueillir. Il citait tous ses amis de Marseille, les défiant d’en faire autant, et c’étaient des rires inextinguibles lorsqu’un nom lancé évoquait une silhouette poussive ou trop pansue, vouée à la congestion pulmonaire ou cérébrale. Néanmoins, lorsqu’il devint urgent de se décider à partir, la prudence naturelle aux races du Midi reprenant le dessus, M. Marbel jugea superflu de consacrer davantage son renom d’alpiniste et il échangea volontiers son alpenstock contre le cheval du capitaine.

La petite troupe, accrochée à la montagne, suivit longtemps l’âpre sentier du col des Champs sans qu’on cessât d’en bas de l’apercevoir, puis elle se perdit tout à fait dans un grand bois de mélèzes, juste au-dessus des dernières bergeries.

Jean de Vair, à pied, la guidait d’un pas alerte, coupant au court dès qu’il en trouvait l’occasion, cueillait une fleur qui l’attirait, puis la nommait à Mireille en la lui offrant. Il la connaissait si bien, cette flore des Alpes : asters au cœur d’or nimbés de violet, campanules barbues aux clochettes mauves ou blanches, hauts chardons bleus aux découpures symétriques, roses fleurettes de la valériane, et les spirales des pédiculaires au feuillage si finement ouvragé, et toutes les globulaires à tête poilue ! À mesure qu’on s’élevait apparaissaient le beau lis partagon, les étoiles bleues des gentianes mouchetant le sol.

Sans retenir aucun de leurs noms, Mireille se laissait couvrir de fleurs. Après en avoir piqué à son corsage, à son feutre, ne sachant plus où en mettre, elle les accumulait sur ses genoux, les retenant avec ses deux mains sans se soucier de son mulet qui cheminait à sa guise. Elle était poétiquement jolie, le visage animé par l’air vif des sommets ; lui qui la devançait, s’étant retourné, ne put s’empêcher de lui crier :

— Ah ! madame la fée aux fleurs, j’ai rêvé de vous quand j’étais petit enfant, mais vous êtes encore plus belle que mon rêve.

— Bah ! la poésie des grandes altitudes ! pauvre fée, qu’on l’oubliera vite quand elle redeviendra Mireille, se disait la jeune fille avec mélancolie. S’est-il aperçu seulement que je suis jolie depuis plus d’un mois qu’il me voit tous les jours ? M’a-t-il une seule fois