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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/36

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REVUE DES DEUX MONDES.

cevait pas qu’on pût monter jusqu’à elle autrement que dans l’agenouillement d’un culte. De même il croyait en elle. À ceux qui avaient essayé de la salir dans son esprit, il avait toujours opposé la plus dédaigneuse incrédulité, et, si un scandale éclatait sur lequel il était impossible de fermer les yeux, il se contentait de penser qu’il en est comme des monstruosités de la nature, qui n’empêchent pas sa beauté.

Cet idéal de la femme du monde, qu’il avait gardé religieusement, eût défendu Mme Marbel contre les tentations de son imagination au moins autant que les préjugés de sa famille élevaient une barrière entre Mireille et lui.

C’est fortifié et rassuré par tant de raisonnemens impeccables qu’il apprenait de jour en jour davantage à connaître le chemin des Sorguettes, au point qu’il avait sacrifié à ce pèlerinage une bonne partie de ses anciennes occupations.

Peut-être quelqu’un de plus expérimenté, et aussi de moins intéressé, eût-il objecté que les infiltrations d’amour déroutent toute clairvoyance, jusqu’au jour où l’inondation est maîtresse ? Peut-être aussi qu’une sympathie, née d’une rencontre en pleine solitude, où rien ne vient la traverser ni la dévier, est fatalement destinée, par le milieu où elle se développe, à grandir jusqu’à la passion, emportant, comme fétus de paille, les plus solides vouloirs, les plus sages résolutions ? Il l’avait pourtant bien pu voir, lorsqu’il errait par les monts, comment d’un col naît un ruisselet, si fluet, si timide, qu’il trébuche à chaque motte de gazon, prêt à s’abîmer sous la terre ; puis, la pente gagnée, le chétif s’enhardit, et le voilà, dévalant à grands bonds d’impatience, déjà grondant et écumant lorsqu’il atteint la vallée où, torrent, il roulera ses fureurs sans admettre de résistances.

Par la grande passion qu’il professait pour le ciel et la terre de Provence, l’officier avait plu tout de suite à la jeune fille. L’enfant du Midi goûtait le délicat hommage de cet homme du Nord, de ce breton oubliant les rudes ajoncs, les bruyères de sa lande mélancolique, sa mer verte, aux transparences d’opale, sa côte noyée d’embrun, si méchante avec ses rochers noirs, pour ne se souvenir que des montagnes rosées au soleil du soir, du sol et des plantes aux colorations ardentes, des folies de lumière, de fleurs et d’azur de la côte méditerranéenne.

D’abord ce gentil nom de Mireille l’avait séduit tout de suite, avant même qu’il eût connu les trésors de poésie qu’il porte en soi. Elle, peu à peu, les lui avait appris, l’œuvre immortelle de Mistral à la main. Tous ces lieux, désormais illustres depuis que la poésie les a touchés : la Crau, la Camargue, Arles la Romaine, les Saintes-Maries, ils les avaient parcourus en imagination, ils s’y