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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/33

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SACRIFIÉS.

l’horizon. En d’autres circonstances, l’orage ne l’eût pas effrayée ; au contraire, elle y eût pris intérêt. Elle songeait, en cet instant, aux chasseurs à pied de Colmars, partis pour Barcelonnette, par le col d’Allos, et que la tourmente pouvait surprendre dans un passage difficile ; sa pensée allait surtout à leur chef, chez qui elle devinait un mépris du danger poussé jusqu’à la témérité. Elle savait que le détachement était sorti de Colmars à une heure du matin ; cette nuit même, il y devait rentrer, car son absence ne pouvait se prolonger au-delà de vingt-quatre heures. C’était plus qu’une marche forcée, c’était un tour de force. Il était à craindre que le capitaine ne bravât les élémens plutôt que de se mettre en faute, en retardant son retour.

Depuis longtemps cette marche d’entraînement avait été décidée par lui, afin de réunir à Barcelonnette, durant une matinée, les deux fractions de sa compagnie séparées depuis longtemps. La section qui tenait garnison à Fort-Tournoux se trouvait à treize kilomètres seulement du rendez-vous assigné, tandis que le détachement du capitaine devait en fournir soixante-dix, aller et retour compris. Et quel chemin ! Cela allait encore à peu près en quittant Allos, où cesse la route entretenue : le sentier longeait le Verdon jusqu’à sa source, puis il se perdait dans les prairies qui montent vers le col. Celui-ci franchi, ce n’était plus qu’une simple entaille au flanc de la montagne, sans parapet ni défense contre l’abîme.

Dans ces parages désolés, que la neige recouvre pendant huit mois de l’année, les avalanches sont terribles. Sous leur poids, les perches jalonnant la direction se couchent, et le voyageur, éperdu au milieu de cette immensité blanche, contraint, sous peine de mort, à ne point s’arrêter, ne sait s’il marche vers son tombeau. Et pourtant quelques masures ont poussé dans une anfractuosité de la montagne déserte. C’est le hameau de Morjuan où, faute de communications, vivans et morts ne se quittent plus tant que dure l’hiver, ceux-ci couchés en travers du toit qui abrite les autres.

Enfin, avant de dévaler par des rampes fortes et raboteuses jusqu’au Bachelard, qui lui ouvre l’accès de Barcelonnette, le chemin court sous les ombrages mystérieux de cette belle forêt de la Malune, dont les mélèzes séculaires, pressés les uns contre les autres, dérobent en partie leur feuillage pâle et soyeux aux indiscrétions du soleil.

Cependant le vent, après un sifflement strident, venait de déchaîner l’orage dans toute sa fureur, la nuée avait crevé, et la vallée paraissait écrasée sous une trombe. Les éclairs volaient sur les cimes, précurseurs d’un tonnerre lointain, dont toute la montagne commençait déjà à gémir sourdement. De sa fenêtre, Mireille dominait cette scène de désolation grandiose ; ses yeux se portaient