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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/285

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SACRIFIÉS.

le consentement des siens, son père descendant dans la tombe, sa mère abîmée de douleur sur la dépouille mortelle de l’être qui résumait les affections et les pensées de sa vie, il se demandait, dans une amère désespérance, comment cette sainte femme trouverait encore assez de miséricorde dans son christianisme pour pardonner l’effondrement de ses dernières années à ce triste enfant qui, sur tant de ruines, n’avait même pas su édifier son bonheur !

De quelque côté qu’il se tournât, l’existence lui apparaissait sans issue, sans possibilité d’un meilleur avenir. Quitter Marseille, c’était par là qu’il devait commencer. Il ne pouvait demeurer à la porte de Mireille, puisque cette porte ne s’ouvrirait plus pour lui ; mais où aller ? Tête à tête avec sa douleur, sans rien qui en rompît la lancinante âpreté, c’était la démence à bref terme. Et où trouver en France un emploi assez actif qui tuât le corps de lassitude et donnât ainsi quelque répit à l’âme ? Non, pas la France ; c’était trop près, trop sujet au déchirement des rencontres probables, trop épouvantablement monotone pour qui doit traîner la chaîne de si écrasans souvenirs… Il fallait fuir ; fuir, mais rester soldat !

Sa chère carrière, son premier amour, qui ne l’avait jamais fait souffrir, celui-là, ce n’était pas quand tout l’abandonnait qu’il cesserait de lui être fidèle ! N’était-il pas des postes au-delà des mers, dans des régions encore insoumises, où d’autres sollicitaient chaque jour l’honneur de mourir d’une balle ou de la fièvre ? Il irait.

Et, attirant vivement à lui les derniers numéros d’une collection de journaux militaires, il les parcourut jusqu’à ce qu’il eût trouvé le permutant qu’il cherchait. Celui-ci était là tout près, au régiment d’infanterie de marine de Toulon, et de Vair se mit aussitôt à lui écrire.

Tout à coup, il crut entendre le frôlement d’une main sur la serrure. Quelqu’un pouvait-il chercher à pénétrer chez lui à cette heure ? Il se retourna, très étonné, car il n’attendait personne et les communications de service ne se font pas si tard. Au moment où il se levait pour aller voir, la porte s’ouvrit brusquement et une femme, la figure cachée sous un voile épais, se précipita et vint s’appuyer, comme si elle allait défaillir, sur le premier meuble qu’elle rencontra. Pâle et tremblant d’émotion, il se retint, lui aussi, à sa table ; ses idées l’abandonnaient, et il avait besoin de les ressaisir ; il eût voulu parler, aucune question ne lui venait aux lèvres : il la regardait fixement pour la reconnaître, et cependant il l’avait devinée.

D’une main mal affermie, elle dénouait péniblement son voile ; lorsqu’elle l’enleva et qu’il vit ses yeux dilatés par la terreur de sa grande audace, il eut l’intuition de son sublime excès d’amour, de son absolu renoncement de tout ce qui n’était pas lui, et une folie