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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/281

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SACRIFIÉS.

résignation erra sur ses traits, ses yeux essayèrent de fixer le Christ placé au mur, les doigts eurent une dernière pression, puis se détendirent tout à coup, deux ou trois secousses firent frémir le corps de la tête aux pieds, le souffle se fit de plus en plus lent, de plus en plus faible, et le prêtre entama à haute voix les prières des agonisans.

XIX.

Après plusieurs semaines consacrées à sa mère et à leur douleur commune, Jean était rentré à Marseille, où, sauf une visite à Mme Marbel, il vivait dans la réclusion absolue qui convenait à son grand deuil. Quelque ajournés que fussent, en effet, ses projets, il lui avait paru nécessaire de les confirmer, sitôt de retour, à la sœur de Mireille, en l’instruisant de l’approbation qu’y donnait Mme de Vair et en réclamant le concours indispensable de la jeune femme, en vue de leur réussite. Il s’en remettait, d’ailleurs, à sa mère du soin de lui indiquer le moment de la démarche décisive que les convenances lui interdisaient encore, très résolu à n’aider en rien son initiative. Sous aucun prétexte il n’eût voulu la distraire de la tombe où tenait maintenant toute cette existence brisée, surtout pour l’entretenir d’un sujet qui, malheureusement, il ne pouvait en douter, raviverait chez elle un cruel souvenir.

Il n’attendit pas bien longtemps, car Mme de Vair, jusque dans son chagrin, n’était jamais oublieuse que d’elle-même. Elle lui avait envoyé une lettre pour Mme Valtence, destinée à appuyer la demande officielle que lui seul, devenu chef de famille, adresserait de vive voix au père de Mireille.

À aborder M. Valtence il s’était préparé de longue date, d’autant que cet homme autoritaire et absolu lui avait toujours imposé, qu’il se sentait à sa merci et qu’on ne savait par où le prendre. D’avance cependant il se croyait bien sûr de réfuter ses objections, il les avait toutes si souvent passées en revue, avait fait provision de si solides argumens qu’il saurait les faire intervenir victorieusement, quelle que fût la tournure que prendrait l’entretien ! Et voilà que plus il approchait des bureaux du négociant, plus la savante ordonnance de ses raisonnemens, si bien agencés tout à l’heure, s’écroulait dans sa tête, plus sa liberté d’esprit l’abandonnait, tellement qu’il avait vraiment besoin de se répéter avec force que le comte de Vair, jeune et brillant capitaine, à la tête de 60 000 livres de rente, était plus qu’un parti sortable.

Il ne s’est jamais rappelé depuis, bien exactement, comment débuta l’entretien, ni en quels termes fut formulée sa demande.