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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/280

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REVUE DES DEUX MONDES.

— Je défends mon nom, soupira le comte de Vair.

— C’est trop le défendre contre votre cœur. Murez-vous tant que vous voudrez dans vos générations d’ancêtres, mettez plus haut que tout l’orgueil de vos descendances, la religion est tolérante à toute manie humaine, tant que celle-ci reste innocente. Mais si, plutôt que faire fléchir vos préjugés héréditaires, vous allez jusqu’à abuser du pouvoir paternel, alors elle s’interpose comme elle le fait toujours, lorsqu’il s’agit d’empêcher le mal et de combattre l’injustice.

En refusant tout d’abord de souscrire à un projet d’union qui vous déplaisait pour votre fils, vous agissiez dans la plénitude de votre droit. Mais avez-vous pu penser qu’un tel veto serait irrévocable ? Après avoir manifesté rudement votre sentiment, après avoir contraint votre fils à réfléchir, persister à repousser une enfant qui n’a rien à se reprocher que de manquer d’aïeux, non, devant Dieu, vous ne le pouvez pas, ce serait excéder votre autorité !

Une amère tristesse se lisait maintenant dans les yeux du blessé, dans ces yeux où se concentrait ce qui lui restait de vie. Ses forces décroissaient visiblement, il fit pourtant un dernier effort pour dire :

— J’ai été un étranger pour mon propre pays, j’ai vécu isolé, inutile, mais j’avais gardé intact le culte du passé, de ce passé de l’ancienne France ; j’espérais léguer ce culte à mon fils…

Tout cela ne serait donc qu’un rêve, et voici ma dernière heure…

Mon Dieu, vous me prenez ma vie, vous me retirez ma foi dans les destinées de ma patrie, vous voulez que je sacrifie encore les pures traditions de ma race,… mon Dieu ! il ne me reste plus rien…

Et la voix baissa encore, et les paroles sortirent plus rares, moins distinctes, seulement deux larmes roulèrent lentement sur ce visage ravagé et dirent assez quel chagrin broyait cette âme.

— Que la volonté de Dieu triomphe ! dit enfin le mourant,.. appelez mon fils…

Le sacrifice était fait, l’abnégation était héroïque, et la sainte absolution put descendre, dans toute sa divine plénitude, sur ce chrétien prêt pour Dieu.

Le prêtre s’était assis et tenait la main du comte, quand Jean, brisé par l’émotion, s’abattit au pied du lit, saisit avidement cette main que le père lui tendait et la pressa de ses lèvres.

Le vieillard n’eut qu’un mot, très doux, sur une intonation caressante qu’on ne lui avait jamais connue :

— Tu l’aimes donc bien, Jean, mon pauvre Jean ! qu’elle te rende donc heureux, je l’accepte pour fille…

Son regard se leva encore vers la comtesse, comme pour la prendre à témoin de son engagement, puis un sourire de calme