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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/273

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SACRIFIÉS.

doute la religion de cette famille. Elle se rejeta toutefois sur les idées nouvelles et révolutionnaires dont on la disait gangrenée.

— Vous avez raison, madame la comtesse, reprit le jésuite, de condamner sans rémission les idées exécrables léguées par la révolution : nul plus qu’un religieux de la compagnie de Jésus ne partagera sur ce point votre chrétienne indignation. Cependant, dans le débordement général, il faut savoir distinguer entre la faiblesse, coupable seulement de ne pas résister à leur pernicieuse doctrine, et la propagande mille fois plus criminelle qui les colporte et en empoisonne les masses. Je vous promets, dans tous les cas, d’user de toute mon influence pour ramener monsieur votre fils au respect de la décision paternelle. Souhaitez-vous que je l’entretienne dès maintenant, si l’état du blessé m’en donne le temps ?

— Tout de suite, mon père, oui, tout de suite ! se hâta de répondre la comtesse. Jean, mêlé d’une si cruelle façon à ce lugubre drame, est encore brisé d’émotion, il vous écoutera. Certes, si son père, avant de mourir, pouvait recevoir l’assurance que l’honneur du nom lui survivra, c’est sans regret qu’il ferait son sacrifice et se préparerait à paraître devant Dieu.

Toute sa tendresse pour son mari avait pris corps dans cette unique pensée : le délivrer, à ses derniers momens, de l’obsédante préoccupation qui avait miné la fin de sa vie.

Car elle le connaissait si bien, depuis plus de trente ans qu’ils vivaient côte à côte, loin du monde, loin du bruit, loin de toute distraction qui ne fût pas eux-mêmes, et elle savait si bien l’aimer comme elle le connaissait ! En lui le gentilhomme primait l’homme, il était né le cœur blasonné. Intelligemment dévouée, c’était du gentilhomme qu’elle s’occupait à ce lit de mort, et non de l’époux. Et lorsqu’elle fut remontée dans cette chambre si sombre, où son compagnon d’existence voyait s’en aller ses dernières forces, ses derniers souffles, sa pensée ne tarda pas à redescendre auprès de ce prêtre qui livrait un suprême combat pour l’honneur du nom des Vair et la réconciliation du fils et du père.

Avec cette promptitude et cette décision que donne à l’homme rayé du monde l’ignorance réelle ou voulue des nuances et des préliminaires, le père Jugand avait brusqué l’attaque. Le temps pressait, d’ailleurs, et puis, à son idée, un militaire devait se confesser d’une autre allure qu’une vieille dévote.

Lorsque Jean vint saluer l’ancien maître de sa jeunesse et le remercier d’être accouru au premier appel, il trouva le père écrivant. Sans se déranger, celui-ci le prit affectueusement par la main, l’assit près de lui, le visage d’aplomb sous la lampe qui seule éclairait la pièce, et commença lentement :