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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/271

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SACRIFIÉS.

grandes catastrophes. Le comte, ayant repris ses sens, le regard fixe et les yeux dilatés par la souffrance, semblait incapable d’un effort pour parler ; il n’avait pas répondu aux pressantes questions de sa femme et se bornait à serrer parfois faiblement sa main, qu’il n’abandonnait pas. Jean revenait souvent, épiant dans l’entrebâillement de la porte, mais évitant de se montrer, afin de ne pas éveiller les amers souvenirs du blessé.

La nuit était déjà close lorsque la même voiture débarqua sur le perron le médecin et le confesseur.

Mme de Vair et Jean vinrent à leur rencontre et leur donnèrent rapidement tous les renseignemens qu’ils croyaient utiles, tant sur la chute du comte que sur les symptômes qui l’avaient suivie. Le médecin de Lovéac s’entretint quelques instans à voix basse avec son confrère et tous deux montèrent, accompagnés seulement de Mme de Vair, qui avait exigé d’être présente à leur examen décisif.

Hélas ! quelle désolante certitude y venait-elle chercher ! Malgré des précautions infinies, on fit cruellement souffrir le comte, qui s’évanouit à deux reprises. Il fut constaté que, dans sa chute, il s’était brisé la colonne vertébrale un peu au-dessus des reins ; que la paralysie des membres inférieurs, qui s’était produite au moment de l’accident, gagnait vers le haut, et qu’il était à craindre que, le sang continuant à s’épancher dans les méninges et à comprimer la moelle, la mort ne survint à bref délai par étouffement.

XVII.

Dès qu’il avait été seul, le jésuite avait tiré d’un petit sac de serge noire, qui constituait son seul bagage, un bréviaire enveloppé lui-même d’une chemise de pareille étoffe, et, comme si rien n’était venu rompre l’ordonnance de sa vie, il avait repris sa lecture quotidienne là où il l’avait interrompue le matin même, dans son couvent. Qu’est-ce qui aurait pu l’impressionner, après tout ? Que lui importait ici ou là ?

Sa vie, — une misérable étape que les plus heureux brûlent le plus vite, — il y avait beau temps que pas un souffle ne lui en appartenait ! Il s’était défendu de regarder à terre, il ne voulait aux aspirations du prêtre que des envolées d’aigle, des horizons de pure lumière, une montée continue vers l’infini de Dieu. Aussi, comme il jouissait de tout ce qui fait souffrir l’humanité, de sa pauvreté absolue, des humiliations dont était semée sa route, des brisemens et des sacrifices dont est faite sa vie !

Lorsqu’il avait appris le malheur qui menaçait la famille de Vair, son amitié pour elle, qu’il connaissait de longue date, ne s’était pas émue ; seul, le dévoûment du prêtre l’avait entraîné vers le