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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/267

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SACRIFIÉS.

merce qui date de quelque mille ans, c’est qu’un homme comme M. Valtence, qui n’est pas des vôtres, puisse prendre au soleil, sans votre agrément, par sa seule intelligence, une place aussi considérable. Cela, vous ne le lui pardonnez pas, parce que plus il monte, plus ceux qui lui ressemblent s’élèvent, plus les vôtres déclinent, parce qu’il est d’une race qui pousse, tandis que la vôtre s’éteint. Marchand ! avec quel dédain vous prononcez ce mot-là ! Oui, marchand qui fait la loi dans le premier port de la Méditerranée, qui correspond avec tous les points du globe, dont les navires sillonnent toutes les mers, et, si tout cela vous paraît sans grandeur, que pensez-vous de ces existences cloîtrées dans leurs terres, séparées de la société, mortes pour leur pays ?

Ce dernier trait frappait le comte de Vair au cœur. Tout frémissant, il étendit le bras vers la porte :

— Je crois que vous venez de juger votre père, votre place n’est plus en ma présence. De vous à moi, il n’y a plus rien de commun… que le nom, hélas ! dont je ne puis vous empêcher de faire celui d’un aventurier.

Jean avait blêmi sous l’insulte, il regarda furieusement son père avec une audacieuse révolte, mais, maintenu cependant par l’ascendant du sentiment filial, il détourna la tête, et sortit violemment…

XV.

Les arbres n’avaient plus de feuilles, mais les allées en étaient jonchées. La teinte de mort de l’hiver s’étendait sur la terre, et le ciel barbouillé de grises nuées faisait cortège à cette tristesse. Comment se trouvait-il errant dans ce parc désolé ? Qu’était-il venu chercher au milieu de cette nature en deuil ? Jean de Vair n’en savait rien lui-même. Il était sorti comme un fou, poussant droit devant lui, insouciant du froid, la tête nue, sans paletot, et il allait, se cognant aux arbres qui débordaient le chemin, l’esprit vide, n’y voyant plus.

Sans s’en rendre compte, il était parvenu presque à la clôture du parc, sorte de large douve, au quart pleine d’eau, maçonnée sur son pourtour intérieur, afin d’en augmenter l’obstacle.

Tout à coup il s’arrêta, prêtant machinalement l’oreille. C’était un bruit encore lointain, mais particulier dans sa régularité même, qui venait d’éclater derrière lui, sous la futaie. Il écoutait sans chercher à comprendre. Cependant ce bruit étrangement cadencé se rapprochait avec une grande rapidité, il n’était plus possible d’hésiter sur sa cause ; ce ne pouvait être qu’un galop effréné, une course insensée. À présent, tout à fait secoué de sa torpeur, Jean