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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/262

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REVUE DES DEUX MONDES.

âprement qu’il existait bien réellement deux Frances : l’une, la nouvelle, forte de son intelligence, de ses capitaux, de ses inventions, de son génie scientifique, laquelle montait à l’horizon, exubérante de jeunesse, tandis que ce qui restait de l’autre, l’ancienne, qui ne savait rien offrir qu’un retour chimérique au passé, déclinait, retournait irrémédiablement au néant. Hélas ! quoiqu’il pût faire, son origine l’aurait-elle donc cloué impitoyablement à cette dernière ? lui appartiendrait-il quand même, à cette mourante ? serait-elle sa robe de Nessus, à lui qui était d’âme si ardemment avec la vaillante poussée du progrès ?

Cela finissait par l’effrayer de mesurer cet abîme entre les Français d’aujourd’hui et ceux d’autrefois, surtout quand l’idée le poursuivait que, dans son mariage avec Mireille, les siens ne voulaient voir qu’une manifestation de cette révolte du présent contre le passé.

En tout cas, l’accueil plus que froid dont on le mortifiait, était significatif. Ses parens certainement n’avaient en rien désarmé. Leurs préventions contre Mireille subsistaient comme à la première ouverture de ses desseins sur elle. Pauvre chère bien-aimée, se douterait-elle jamais de la lutte qu’il allait soutenir à cause d’elle ? Non, jamais, ce serait trop blessant. Heureusement que, pour elle, tout là dedans eût paru si invraisemblable que le soupçon ne pouvait en effleurer son esprit. Elle, attirante entre toutes, belle et fière comme une fille de rois, riche, adulée, elle, destinée à entrer partout acclamée, qu’on la repoussât comme indigne, c’était plus qu’inadmissible, c’était fou. Non, elle ne le saurait jamais, elle ne souffrirait pas de la honte d’un tel souvenir !

Et tout blotti dans la pensée de l’adorée, il se sentait réchauffé, ranimé à ce doux contact d’amour, affranchi de l’obsession de l’heure présente, maître de sa destinée très heureuse.

La lampe, qu’il n’avait pas songé à éteindre, brûlait découragée, vaincue par la profusion d’ombre de la vaste pièce. Dans la cheminée, le feu se mourait lentement. Dehors, la pluie crépitait contre les persiennes, plus assourdie à mesure que le vent tombait, et des massifs d’arbres verts montait, à intervalles réguliers, la plainte d’une chouette ou le hôlement d’un hibou.

XIV.

En réveillant Jean de Vair, les appels répétés de la cloche lui rappelèrent que cette sonnerie matinale rassemblait de temps immémorial le ban et l’arrière-ban du château à la messe du chapelain. Pendant la semaine, son père y venait peu, au contraire de Mme de Vair, qui, toute en Dieu, non-seulement ne l’eût jamais manquée pour son compte, mais employait doucement son autorité à y faire