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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/25

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SACRIFIÉS.

ginale et gaie, très vivante surtout de toute cette vie de la montagne qui l’étreignait jusque dans ses pierres.

Les chasseurs la connaissaient bien, cette maison des Sorguettes ; ce n’était pas la première fois qu’ils y prenaient position. À l’indication du capitaine, ils n’hésitèrent donc pas. D’une course le découvert fut franchi, le mamelon contourné en vue de se défiler de l’ennemi ; on souffla, puis l’escalade commença, en tirailleurs, de manière à laisser à chacun la liberté de ses mouvemens. Il y avait intérêt à ne pas perdre de temps, l’ennemi cherchant à gagner de vitesse les Sorguettes et disposant du seul chemin qui y conduisait. La rencontre en ce point devenait donc inévitable et l’avantage assuré aux premiers qui couronneraient la crête.

Tous rivalisaient d’entrain, s’accrochant aux aspérités des rochers, aux tiges des rhododendrons, tantôt s’enlevant par un rétablissement sur les bras, tantôt arc-boutés sur une jambe jusqu’à ce que le pied libre eût trouvé un nouveau point d’appui. L’on n’entendait pas un mot ; seulement, de temps à autre, le choc d’une arme contre le roc ou un bruissement de terre et de cailloux détachés sous le poids d’un corps. Chacun y allait de tout cœur, comme si c’eût été pour de bon. On ne comptait plus l’essoufflement, les tempes qui battaient, les gouttes de sueur si pressées qu’elles brouillaient les yeux presque autant que des larmes, ni les meurtrissures aux mains, ni les contusions aux genoux, ni le déluge de pierres roulantes que la pente égrenait sous cette avalanche humaine ; on voulait arriver avant les autres, et les regards, élevés parfois vers la crête, trahissaient la seule préoccupation des esprits, celle d’y être distancés par l’ennemi.

Cependant, un sergent et un clairon touchent au sommet et crient, tout haletans :

— Nous les tenons, ils sont encore à six cents mètres !

— Les armes basses ! commande le sous-officier ; les deux premières escouades en avant de la maison !

Et les chasseurs de s’égailler, comme disaient les gars du Bocage, chacun bien embusqué, l’un derrière un pan de mur, la tête seule dépassant, l’autre contre un mélèze, l’épaule gauche appuyée et la droite effacée, prêt à mettre en joue ; celui-ci au long de la pente, le buste relevé sur les deux coudes ; tous l’œil au guet, la main à la cartouchière, l’oreille au commandement.

— Attention sur la gauche ! À trois cents mètres, commencez le feu ! prononça lentement le capitaine.

Et le crépitement d’une vive fusillade ébranla les échos des vieux rochers, qui se la renvoyèrent de toutes les profondeurs de leurs sonorités.

Toutefois, les échos ne répondirent pas seuls à ce dérangement