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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/248

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REVUE DES DEUX MONDES.

De Vair poursuivit :

— Quand j’ai quitté si brusquement Colmars, j’avais le cœur lourd d’un secret dont je vous devais l’aveu. Il m’a fallu, comme vous voyez, ajourner longtemps cette confession.

Et, avec une émotion mal contenue, les yeux brillans, la voix parfois tremblante, il conta fidèlement son histoire d’amour, si simple et qu’elle savait si bien. Elle le laissa cependant aller jusqu’au bout, avec cette curiosité du cœur de l’homme innée chez la femme ; et qui sait si, pour un instant, elle ne se prêta pas à l’illusion mélancolique que cette mélodie qui la berçait lui était destinée ?

Pelotonnée dans sa causeuse, un sourire énigmatique sur les lèvres, elle écoutait, les yeux mi-clos. Lui, qui l’avait crue gagnée à sa cause, devant cette immobilité silencieuse, craignait presque de s’être trompé. Il acheva :

— Vous avez eu la première confidence de mon amour. À elle, je n’ai rien dit, — elle m’a entendu pourtant… j’en suis certain. Moi de même. Quels sermons de fiançailles eussent valu celles de nos âmes ? Un jour j’ai compris que c’était indissoluble. Elle aussi. Nos regards ont-ils parlé plus clairement ce jour-là ? Peut-être, quoique je ne le croie pas. Toutes les affinités mystérieuses de nos êtres venaient de se joindre, de se prendre pour la vie, pour l’éternité, sublime caresse d’amour à laquelle les yeux, les lèvres, les sens restent étrangers et cependant d’une volupté ineffable !…

Il cacha son front dans ses mains comme pour rappeler ses idées ; son cœur battait à l’étouffer.

Lorsqu’il releva la tête, Mireille était devant lui.

D’un bond il se dressa et lui prit les mains, presque défaillant d’émotion. Le choc avait été trop rude, il ne comprenait plus. Elle non plus ne s’expliquait pas bien qu’il fût si bouleversé, mais demeurait sans voix, saisie par la joie brusque de le retrouver là sans s’y attendre. Très doucement elle était venue, sa marche étouffée par les tapis, soulevant légèrement les portières, toute à l’idée de surprendre sa sœur. Et c’était elle la très surprise, et lui donc ! Comme il avait bondi à sa rencontre ; combien pâle ; et quelle brûlante étreinte ! Que se passait-il donc et qu’allait-elle apprendre ?

Mme Marbel s’était aussi levée, et s’adressant au jeune capitaine :

— L’arrivée de Mireille, dit-elle, enlève tout attrait à notre tête-à-tête et vous en fait souhaiter un autre. Pendant que je change de toilette, redites-lui donc, cher monsieur, ce que vous me contiez si bien tout à l’heure. Puis-je faire une meilleure réponse à votre confidence ?